Qu’il s’agisse de les produire et de les diffuser, de les combattre ou d’en réprimer l’expression, de critiquer les excès de leurs critiques ou de recenser les true facts méritant d’être des fake news, les fausses nouvelles hantent indéniablement l’horizon contemporain de notre imaginaire politique. En dépit de sa récente prolifération, le phénomène est pourtant bien connu des historiens.

Indémodables fausses nouvelles

L’exemple canonique demeure un célèbre article de Marc Bloch dans lequel l’historien décryptait les mécanismes de psychologie collective expliquant le succès des plus improbables « fausses nouvelles » mises en circulation durant la Grande Guerre – depuis l’annonce en août 1914 du débarquement imminent de dizaines de milliers de soldats russes à Marseille et dans les ports écossais, jusqu’à la rumeur répandue chez les soldats allemands (empreints du traumatisme des « francs-tireurs » de 1870-1871) de l’installation préventive de meurtrières sur toutes les maisons belges, là où il ne s’agissait que d’ouvertures traditionnelles facilitant le travail des peintres de façade…

Stimulées depuis lors par des moyens de diffusion médiatique autrement puissants, les fausses nouvelles avaient aussi trouvé un terreau particulièrement favorable dans les milieux urbains du XVIIIème siècle. Les historiens modernistes, Robert Darnton en tête, ont ainsi exhumé nombre de « canards », brochures diffusées en masse à travers Paris par d’anonymes compilateurs de rumeurs, racontars et faits divers spectaculaires. En 1780, on annonce ainsi l’arrivée en Espagne d’un monstre chilien au corps couvert d’écailles et composé d’une tête de furie, d’ailes de chauve-souris et d’une queue de dragon !

Rumeurs et émotions à l’été 1789

Un temps d’effervescence collective tel que la Révolution française ne pouvait que décupler l’intensité et les effets de ces fausses nouvelles. La période regorge de rumeurs mises en circulation à dessein par divers partis et de récits populaires propres à élever les barricades : autant de nouvelles, tantôt avérées, tantôt fantasmées, attisées par l’accélération de la temporalité politique, le contexte d’incertitude généralisée, les difficultés matérielles, la crainte des accaparements et complots de l’ennemi intérieur ou extérieur. Mais la grande affaire reste toutefois le phénomène désigné sous le nom de « Grande Peur » de l’été 1789. La prise de la Bastille et les progrès politiques des députés du Tiers font alors craindre l’imminence d’une sanglante réaction aristocratique – ce qui, de fait, n’était pas exactement un vain fantasme. À Paris, les faubourgs grondent de cette rumeur : les aristocrates s’apprêteraient à soudoyer et soulever contre le « bon peuple » le Lumpenprolétariat du moment, en l’occurrence des foules de campagnards désœuvrés jetés sur le pavé des villes sans y trouver emploi, pitance ou logement.

Fin juillet, ce sont les campagnes qui s’embrasent. Sans que les nouvelles parisiennes transmises par les députés eux-mêmes – bons bourgeois rétifs à l’excitation des passions populaires – n’y aient participé, un même bruit court le pays. Il prend son origine dans une poignée de centres urbains – Estrées, Romilly, Saint-Florentin aux abords de la capitale ; Ruffec, Nantes et La Ferté dans l’Ouest ; Louhans dans la Bresse bourguignonne – à partir desquels il se répand dans les bourgs au rythme des correspondances et des conversations. Portée sur les marchés, dans les auberges, les assemblées, le long des routes et des chemins, dans les correspondances privées, les journaux et les brochures, l’annonce est formelle : des bandes de brigands, de mendiants et d’errants, de bagnards et d’assassins, fondront bientôt par dizaines de milliers sur les villages pour brûler les récoltes et passer les habitants au fil de l’épée. Selon ce récit, il s’agit tantôt d’opportunistes profitant du chaos politique du moment, tantôt, plus rarement semble-t-il, de désœuvrés financés par l’aristocratie en représailles des événements parisiens, voire de troupes royales ou étrangères (on le dit surtout dans les régions frontalières) menées par les princes français : on évoque ainsi 40 000 soldats levés en Suède par le comte d’Artois aux côtés d’autant de forçats et criminels tirés de toutes les geôles et galères de France ! Le mouvement ainsi lancé ne fut ni généralisé, ni concerté, comme l’ont voulu croire certaines lectures complotistes de la Révolution française. L’alarme fut au contraire toute populaire et spontanée, faite d’incertitude, d’indignation et de terreur pour les siens.

Le soulèvement du Dauphiné

Tout change à nouveau lorsque les villageois constatent la duperie. Chez les paysans brimés et taxés, les sentiments anti-seigneuriaux reprennent alors le dessus : si les aristocrates n’ont pas comploté pour lancer de mercenaires malfrats contre leurs récoltes, du moins doivent-ils être à l’origine de la rumeur elle-même et des heures, des jours d’effroi qu’elle a occasionnés. Arrêtons-nous un instant sur la Grande Peur à Bourgoin, entre Grenoble et Dijon, épicentre de la gigantesque jacquerie du Dauphiné.

Le 27 juillet survient la nouvelle de l’arrivée de 10 000 brigands piémontais en armes, prêts à saccager la région sans épargner aucune âme. Le tocsin sonne, on s’arme de faux et de fourches, on envoie chercher du secours aux environs, après avoir mis femmes et enfants à l’abri dans les bois. Ce sont bientôt 5 000 paysans qui s’engouffrent dans les rues des Bourgoin, prêts à vendre chèrement leur peau, courant au gré des alarmes dans les ruisseaux causés par le terrible orage de la nuit. Au petit matin, pourtant, un coursier se présente : tout n’était que rumeur. Les notables et les curés tentent de raisonner et disperser cette troupe improvisée, mais l’inquiétude se mue en indignation et, avivée par le ressentiment social, trouve une nouvelle incarnation : « Ce sont ces f… nobles qui nous ont donné l’alarme et il n’y avait point d’ennemis ! », répète-t-on en ajoutant : « Nous ne retrouverons jamais de meilleure occasion, étant ainsi rassemblés, il faut nous venger d’eux et les saccager ». La foule s’élance, s’agrège les passants rencontrés sur les chemins, et s’en va brûler le château voisin. Dans les jours qui suivent, le mouvement s’étend aux châteaux des alentours, inlassablement pillés, saccagés ou brûlés (après en avoir évacué, par souci de justice, tous les biens des fermiers et des domestiques) ; les notables accusés de cacher des titres féodaux sont poursuivis et menacés. Seul le renfort des milices lyonnaise et grenobloise vient mettre un terme, vers le 9 août, à cette courte épopée populaire qui toucha 80 châteaux, dont 9 livrés aux flammes. Mais dans le Dauphiné, comme dans toutes les localités de France où l’on brûla des bureaux des fermes, des terriers et des greffes de justice, où l’on extorqua des renonciations aux droits féodaux ou des restitutions d’amendes, où l’on pourchassa les officiers seigneuriaux et leurs bras armés, l’intérêt bien compris ne fut pas aussi fort que, comme l’a écrit l’historien Georges Lefebvre, « le désir de venger les injures passées ».

***

Fructifiant sur le terreau de l’incertitude matérielle du peuple des villes et des campagnes, la Grande Peur, cette gigantesque fausse nouvelle, souleva en priorité ces domestiques, artisans et petits propriétaires, manouvriers, vignerons ou maîtres d’école terrifiés par le déclassement. Elle aviva leur émotion collective en les dressant contre deux figures de l’ennemi social : le sous-prolétariat rural ou urbain, errant sans travail ni famille, et le monde des seigneurs. Aussi l’épisode vient-il opportunément nous rappeler que l’enjeu des fausses nouvelles réside moins dans la manipulation des supposées naïvetés d’un peuple en mal de civilisation, que dans les conditions sociales et économiques de leur diffusion et de leur réception.


Guillaume Lancereau.

 

Aller plus loin

Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Revue de synthèse historique, vol. XXXIII, n°1, 1921, p. 13-35.

Pierre Conard, La Peur en Dauphiné : juillet-août 1789, Paris, Société nouvelle de librairie et d’édition, 1904.

Robert Darnton, Édition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1991.

Steven L. Kaplan, Le complot de famine. Histoire d’une rumeur au XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin ; EHESS, 1982.

Georges Lefebvre, La Grande peur de 1789, Paris, Armand Colin, 1932.

Maurice Lever, Canards sanglants : naissance du faits divers, Paris, Fayard, 1993.

Timothy Tackett, « La Grande Peur et le complot aristocratique sous la Révolution française », Annales historiques de la Révolution française, n°335, 2004, p. 1-17.

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