Ces dernières semaines, le Brexit s’est transformé en une véritable partie de casse-tête chinois politique et diplomatique. Alors que l’accord de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne devait prendre effet au 29 mars, la perspective d’un « no deal » et d’un divorce sans accord d’ici le 12 avril est plus que jamais d’actualité, au risque de voir de nouveau la Manche jouer le rôle d’une frontière plus ou moins imperméable, ce qui pourrait avoir des conséquences jusque chez les pêcheurs. Mais, au juste, qu’en était-il au XVIIIe siècle ?

La rivalité franco-britannique

On oublie souvent que le siècle des Lumières fut aussi un siècle particulièrement belliqueux. Parmi les plus de 80 conflits qui ont essaimé pendant la période, la rivalité entre la France et l’Angleterre tient la part belle. Pendant la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), de nombreux affrontements ont lieu dans la Manche et dans les espaces coloniaux. Cette internationalisation des rivalités entre les deux puissances atteint son paroxysme lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763) qui se solde par la débandade française, le royaume perdant l’ensemble de ses possessions coloniales, hormis la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue et cinq comptoirs en Inde.

La situation insulaire de la Grande-Bretagne n’a pourtant pas nécessairement fait de la Manche une frontière maritime étanche entre deux États se faisant géographiquement face. En effet, même aux XVIIe et XVIIIe siècles, où la France est constamment en guerre avec l’Angleterre, la Manche n’a pas toujours matérialisé une franche séparation et les relations entre les deux couronnes n’ont pas été qu’hostilité et méfiance réciproque.

La Manche, un trait d’union ?

La statut d’île assigné à l’Angleterre n’a rien d’évident et relève bien plus d’une construction à la fois géographique et culturelle. Un historien comme Renaud Morieux a bien montré que la Manche n’a pas constitué une démarcation aussi affirmée et « naturelle » au temps des Lumières. En effet, au XVIIIe siècle, de nombreux travaux scientifiques, en particulier géologiques, insistent sur le fait que la Manche doit être considérée comme un espace indifférencié de circulations et de rencontres. Les antiquaires de l’époque, à l’image de William Camden, s’inscrivent dans une filiation identique lorsqu’ils apparentent les Bretons et les Gaulois à un même groupe ethnique, sans que la Manche ne représente un obstacle aux mobilités. Au contraire, la mer qui sépare les deux royaumes apparaît à de nombreux égards comme un pont naturel institué par la divine providence pour stimuler le commerce entre la France et l’Angleterre. Un savant comme Nicolas Desmarest va même jusqu’à affirmer l’existence passée d’un isthme qui reliait l’Angleterre au continent dans sa Dissertation sur l’ancienne jonction de l’Angleterre à la France, parue en 1753.

Bien sûr, ces réflexions mettant en lumière les continuités spatiales entre les deux royaumes se heurtent à d’autres approches et à d’autres discours, souvent issus des milieux administratifs et juridiques, qui, quant à eux, avancent que la Manche constitue bel et bien une frontière politique. De telles conceptions pouvaient donc pleinement participer à l’affirmation des absolutismes et à la construction embryonnaire des « nations ».

S’approprier l’espace maritime, c’est d’abord et avant tout s’en accaparer politiquement et symboliquement la toponymie. Dès le règne de Louis XIV, les enjeux de nomination de la mer témoignent des rivalités politiques, d’où la multiplication dans les dictionnaires d’expressions comme « mer de France ». En Angleterre, si le terme d’« English Channel » est d’abord peu usité ou limité à une acception purement géographique, son utilisation plus fréquente à partir des années 1750 traduit l’accentuation des préoccupations patriotiques. Au-delà de ces revendications, deux conceptions de la frontière s’opposent au XVIIIe siècle : l’Angleterre, à la suite du juriste Selden, défend plutôt une théorie de la frontière dans laquelle la mer débute à partir des côtes françaises et fait donc partie intégrante du royaume, tandis que la France prône une fixation de la frontière à partir de la côte continentale sans revendiquer la souveraineté sur la Manche.

Quand les populations s’en mêlent…

Entre la théorie et la pratique, c’est bien connu, il y a parfois un gouffre abyssal. Les populations locales, qui habitent de part et d’autre de la Manche, épousent tantôt la rhétorique agressive des États monarchiques, où se mêlent méfiance vis-à-vis des étrangers et volonté de préserver les ressources locales, et tantôt s’en détournent allègrement pour promouvoir leur propre conception de l’espace frontalier. Même en temps de guerre, les relations entre les pêcheurs étaient loin d’être marquées du sceau de l’inimitié et de l’hostilité. Ainsi, des trêves de pêche sont conclues par les gouvernements afin de ne pas perturber le commerce durant les opérations. Certes, ces conventions sont souvent violées, les États n’hésitant pas à débaucher des pêcheurs pour espionner les côtes ennemies et certains pêcheurs préférant toujours les profits juteux de la contrebande. Cependant, leur existence montre à quel point les alliances peuvent être fluides et changeantes.

La contrebande constitue bien le côté obscur de cette frontière : elle prospère sur les rives de la Manche du fait des privilèges que les États consentent à accorder à certains territoires, à l’image du régime fiscal particulier qui caractérise les îles anglo-normandes et le statut de port franc dont bénéficie Dunkerque depuis son rattachement au royaume de France depuis 1662. Les échanges illicites entre la France et la Grande-Bretagne sont parfois plus insidieux et passent par des pays tiers afin de dissimuler aux yeux des autorités portuaires la provenance géographique des produits. C’est le cas du vin français, expédié d’abord à Saint-Sébastien avant d’être réexporté vers l’Angleterre… Comme vin espagnol ! Le thé est un autre thermomètre pertinent de l’intensité de la contrebande. Alors qu’il devient une boisson de consommation de masse en Grande-Bretagne dès les années 1730, la lourde fiscalité qui le frappe double quasiment son prix et oblige les contrebandiers à venir s’approvisionner en France. On estime que pendant la guerre d’Amérique, environ trois millions de livres de thé, soit les ¾ de la consommation nationale, circulent illégalement ! La contrebande, d’abord sporadique et somme toute assez artisanale, devient permanente et régulière, mobilisant des bandes armées et des navires spécialisés. Elle est si massive qu’en 1784, les importations clandestines de produits anglais en France se chiffrent à 11 millions de livres, contre 13 millions pour les marchandises déclarées en douane.

C’est d’ailleurs le spectre d’un retour en force de la contrebande, cette fois sur les frontières irlandaises, qui préoccupe aujourd’hui le gouvernement britannique, même s’il ferait le bonheur de certains ultra-libéraux. Certains d’entre eux nourrissent d’ailleurs des projets pour le moins fantasques… Comme « charger un canoë de fromage et de vin français artificiellement bon marché, puis […] traverser la Manche depuis Dunkerque jusqu’à Douvres » !

Si dans notre imaginaire contemporain, la notion de frontière est irrémédiablement liée à celle de césure, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, en revanche, les appartenances sont si mouvantes et les identités si multiples que les États ne savent imposer leur griffe sur le territoire sans provoquer des tensions et des résistances. Les deux royaumes regorgent de nombreuses populations transnationales pour lesquelles la distinction entre le « national » et l’« étranger » n’a guère de pertinence. Ce détour par le XVIIIe siècle aurait le mérite de rappeler que, même pour les tenants d’un « hard Brexit », la Manche n’a pas toujours été une frontière-forteresse et que l’insularité n’est jamais qu’une construction sociale et historique.

Jan Synowiecki

Aller plus loin :

Florian Besson et Actuel Moyen Âge, « Le Brexit raté du Prince Jean », 23 juin 2016.

François Crouzet, « La contrebande entre la France et les îles britanniques au XVIIIe siècle », in Gérard Béaur (dir.), Fraude, contrefaçon, contrebande de l’Antiquité à nos jours, Genève, Droz, 2007, p. 35-59.

Renaud Morieux, « La Manche au XVIIIe siècle »Annales historiques de la Révolution française, n° 343, 2006, p. 167-174.

Renaud Morieux, Une mer pour deux royaumes. La Manche, frontière franco-anglaise (XVIIe-XVIIIe siècles), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s