Le chantier d’un hôtel particulier en plein cœur de Manhattan décidé par un richissime homme d’affaires, Pierre Bastid, suscite depuis quelques jours une intense polémique. Le brouhaha insupportable des travaux, le tohu-bohu des marteaux-piqueurs et l’épais nuage de poussière nimbant le ciel ont tout autant fédéré les riverains du quartier contre ces nuisances, que révélé les logiques conflictuelles d’une « supergentrification » inéluctable du centre-ville de la Big Apple.

La ville en chantier

Au XVIIIe siècle, les architectes, les ingénieurs et les médecins réfléchissent conjointement aux moyens les plus opportuns pour faire de la ville un espace débarrassé des traditionnels embarras et des obstacles à la circulation de l’air. Si les villes manquent encore largement d’un plan fonctionnel pensé à l’échelle métropolitaine, les embellissements doivent répondre à l’impérieuse nécessité d’aérer et de ventiler. Par ailleurs, en dépit des dégâts collatéraux qu’engendrerait une extension indue de la ville, propice à faire de celle-ci une Babel des temps modernes, en rendant le territoire plus difficile à contrôler, en risquant de désagréger les solidarités sociales et en complexifiant l’approvisionnement de l’espace citadin, la vigueur de la spéculation foncière au temps des Lumières a limité la volonté de réduire l’urbanisation dans les faubourgs. Ces deux facteurs expliquent pourquoi les villes, notamment Paris, représentent de véritables chantiers à ciel ouvert. On détruit alors autant que l’on construit : la royauté ordonne, en 1769 puis en 1786, de détruire toutes les maisons subsistant sur les berges et les ponts parisiens, et à Nantes et à Toulouse, le rempart qui séparait la ville du fleuve est abattu pour être remplacé par des maisons longeant le quai.

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La démolition des maisons sur les ponts fait ainsi partie de ce vaste programme destiné à redonner à la ville ses lettres d’or tant esthétiques que sanitaires, ainsi que le rappelle un mémoire vraisemblablement de la main du baron de Breteuil, ministre de la Maison du Roi : « Toutes ces maisons, non seulement ont un aspect désagréable, mais encore elles gênent beaucoup la voie publique, elles multiplient les embarras et empêchent de continuer les quais le long de la rivière dans toute l’étendue de Paris, ce qui servirait tout à la fois à la commodité et à la décoration ». Les chantiers du pont Notre-Dame, du pont au Change, du pont Marie, du quai de Gesvres et de la rue de la Pelleterie ne se passent pas toujours comme prévus. Certes, les autorités font de leur mieux pour limiter des nuisances par trop prévisibles en exhortant à démolir méthodiquement les maisons. Cependant, dans la pratique, de nombreux accidents émaillent le quotidien de ces chantiers, à l’instar de ceux occasionnés par le jet de pièces de bois du troisième étage ou encore par les pierres et les moellons projetés peu scrupuleusement par les fenêtres. C’est sans compter le peu de sérieux professionnel dont témoignent certains entrepreneurs, à l’image de ce Jérôme Dodé, incapable de remédier à l’inéluctable amoncellement de gravats et de matériaux. De surcroît, les cahiers des charges et les délais sont souvent inégalement respectés, entraînant retards et des lourdeurs administratives en tous genres.

Nuisances, nuisances

La poussière se dégageant des amas de plâtre et de moellons cristallise, comme à Manhattan, la contestation des riverains, passablement incommodés par l’obscurcissement de l’atmosphère et par les embarras de circulation que causent les véhicules nécessaires au déblaiement des matériaux. Des locataires du quai et de la rue de Gesvres échaudés se plaignent au Bureau de la Ville de ces diverses nuisances, et certains commerçants estiment que leurs affaires subissent un manque à gagner dommageable à cause du chantier.

Si la sensibilité aux miasmes et aux odeurs fétides semble se renforcer au XVIIIe siècle, la palette de nuisances auxquelles les citadins se montrent attentifs s’élargit, si bien que les tapages nocturnes deviennent des motifs de plainte récurrents dans les archives des commissaires du Châtelet, les officiers du Lieutenant général de police dans les quartiers. Au Palais-Royal, espace de profonde transformation urbaine dans les années 1780, la construction de galeries et de commerces instiguée par le duc de Chartres, soucieux de faire de son apanage un écrin des nouvelles pratiques de consommation et de sociabilité, occasionne de multiples nuisances sonores incommodant les riverains.

Jardin_du_Palais_Royal,_Galerie_de_Montpensier,_Paris,_18th_c.

En décembre 1785, un établissement de bains nommé « bains de Monseigneur le comte de Valois », est au cœur de nombreuses contestations, au point que le commissaire Sirebeau rend compte devant la chambre de police « qu’au mépris des ordonnances et règlements portant défenses aux gens de marteau de travailler pendant la nuit et de troubler le repos et la tranquillité publics », des chaudronniers travaillent sur les baignoires en-dehors du temps de travail réglementaire. La plainte déposée par Sabatier de Cabre, un officier de la Grand Chambre du Parlement de Paris, manifestement rédigée en plein milieu de la nuit, est révélatrice de la sensibilité accrue aux tapages nocturnes :

« Permettez, Monsieur, que la date de l’heure à laquelle j’écris, fortifie la plainte que j’ai l’honneur de vous adresser. Vous la trouverez développée dans une déclaration, que je viens d’écrire, et de jeter à la sentinelle placée à la petite porte de Mgr le duc d’Orléans. Le maître des bains nouveaux, dits de Valois, a fait travailler pendant toute la nuit à la cuve énorme de ses bains, par plusieurs chaudronniers réunis. Ce travail a commencé vers minuit. À une heure et demie, le bruit ne faisant que redoubler, je me suis levé, et de ma fenêtre j’ai requis la sentinelle qui se trouve au dessous, de le faire cesser, en déclarant en mon nom, au maître de ces bains que la nécessité de mes fonctions (très matinales) à la grand chambre, me faisait réclamer les règlements de police qui interdisent pendant la nuit tout travail destructif du repos des citoyens. »

Dans la suite de sa déposition, Sabatier de Cabre en appelle au rôle régulateur du commissaire, dépositaire du maintien de l’ordre public et du repos du voisinage. Ce n’est pas encore Pierre Bastid qui est visé, mais la dénonciation de « l’âpre spéculation d’un mercenaire qui dédaigne le sommeil » de la population trouve des échos étonnamment contemporains… Elle traduit significativement le fait que l’intérêt général entre parfois – ou souvent – en contradiction avec les intérêts privés. La réponse du propriétaire des bains aurait d’ailleurs pu être celle du milliardaire français dans la mesure où, en considérant que l’argent investi « dans un établissement qui lui coûtait aussi cher » justifiait tous les moyens déployés pour faire fructifier ses placements, il transformait un banal conflit de voisinage en une affaire où les logiques de domination sociale et financière étaient au cœur des rapports de force. De nos jours, les enjeux politiques autour de l’appropriation de la ville et de la gentrification ne peuvent faire l’économie d’une réflexion sur ces problématiques.

Jan Synowiecki

Aller plus loin :

Youri Carbonnier, « Le déroulement d’un chantier parisien sous l’Ancien Régime : le dégagement des ponts et des quais », Histoire urbaine, vol. 2, n° 43, 2015, p. 71-97.

Jean-Louis Harouel, L’embellissement des villes. L’urbanisme français au XVIIIe siècle, Paris, Picard, 1993.

Pour l’établissement des bains du Palais-Royal, on peut se rendre aux Archives nationales : Y 15 679, 2 décembre 1785.

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