Dans la nuit du 18 au 19 janvier 1969, alors que vient de s’ouvrir la Conférence de Paris réunissant des représentants des États-Unis, du Sud et du Nord-Vietnam, des militants communistes suisses escaladent l’aiguille de la cathédrale Notre-Dame pour parer la flèche du transept d’un drapeau nord-vietnamien. Les militants ayant consciencieusement, dans leur descente, scié les barreaux permettant d’atteindre ce sommet, il faudra l’intervention d’un pompier suspendu à un hélicoptère pour affranchir la cathédrale de cet ornement impromptu.

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Cet événement marquant, que ne manquaient pas de rappeler encore récemment les membres fondateurs de la Ligue Communiste Révolutionnaire interviewés dans le documentaire Nous vengerons nos pères de Florence Joshua, témoigne de la portée symbolique du bâtiment. Ni un lieu de pouvoir, en même temps autre chose qu’un simple espace de tourisme et de prédication, Notre-Dame constitue un point de repère culturel partagé. Aussi la nouvelle de l’incendie dévorant sa charpente jusqu’à faire s’écrouler sa flèche ne manquera-t-elle pas de faire partie des heures marquantes de notre mémoire sociale.

Mais si cette vision heurte, c’est que nous héritons collectivement d’une certaine conception du patrimoine, historiquement déterminée, dont le principe s’affirma au XVIIIème siècle sous l’influence des Lumières et, plus assurément encore, de la Révolution française.

Le « vandalisme » révolutionnaire

La chose est pourtant loin d’aller de soi, car la Révolution a également enfanté, sous la plume de l’abbé Grégoire en 1794, le concept de « vandalisme ». Tout au long des XIXème et XXème siècles, les historiens hostiles à la Révolution n’ont eu de cesse de condamner les destructions qui l’accompagnèrent, notamment en matière de palais, d’églises et d’œuvres d’art. En 1867, le marquis de Laborde évoquait dans ses Archives de la France le moment où, « de l’Assemblée, qui régnait sous le nom terrible de Convention, partit ce mot d’ordre sinistre, le mot de destruction », à partir duquel « le pays le plus artiste de la terre, le plus riche en productions de l’art, se couvrit de ruines ».

La mémoire des régimes honnis

Les autorités révolutionnaires autorisèrent et promurent en effet certaines formes de destruction, relevant de la plus classique damnatio memoriae, ainsi que l’on appelle l’acte d’effacement de la mémoire d’un régime vaincu. La Restauration monarchique, à l’instar de tant de régimes avant elle, n’avait pas procédé autrement au lendemain des Cent Jours de 1815 puisqu’elle ordonna, en vue d’effacer le souvenir des périodes révolutionnaire et napoléonienne, le brûlement des cocardes, l’autodafé des œuvres de Voltaire et Rousseau ou encore l’arrachement des arbres de la liberté.

La Révolution connut une déclinaison de ces attitudes, tout d’abord sur un fond antimonarchique : elle exhuma les corps des sépultures de la basilique Saint-Denis pour en extraire les objets précieux et fondre le métal des cercueils, et abattit, le 12 août 1792, la state équestre de Louis XIV de la place Vendôme.

Vendôme

La chute de la féodalité en 1793 excita par ailleurs les sentiments antiseigneuriaux, poussant à la suppression des armoiries, au brûlement des anciens titres de noblesse ou des archives féodales, et au démantèlement des châteaux-forts. Enfin, la France connut en l’an II (1793-1794) un important mouvement de « déchristianisation ». Celui-ci se matérialisa notamment par l’exaltation d’un culte de substitution, censé rendre aux Français leur digne sentiment de respect religieux et recréer du lien au sein d’une société régénérée : le culte de la Raison et de l’Être suprême. C’est dans ce cadre que, le 20 brumaire an II (dimanche 10 novembre 1793), la Convention nationale transforma Notre-Dame en « temple de la Raison ».

Temple de la Raison

D’après le récit que nous en ont livré les Révolutions de Paris :

« Un peuple immense s’y rendit. On y avait élevé un temple d’une architecture simple, majestueuse, sur la façade duquel on lisait des mots : À la philosophie […] La Liberté, représentée par une belle femme, sortait alors du temple de la philosophie, et venait sur un siège de verdure recevoir les hommages des républicains et des républicaines, qui chantaient un hymne en son honneur en lui tendant les bras. La Liberté descendait ensuite pour rentrer dans le temple, s’arrêtant avant d’y rentrer, et se tournant pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis. Aussitôt qu’elle fut rentrée, l’enthousiasme éclata par des chants d’allégresse, et par des serments de ne jamais cesser de lui être fidèles ».

Brodant sur ces motifs, la littérature contre-révolutionnaire a tracé le portrait des masses de l’an II sous les traits d’une foule hargneuse, résolue à éradiquer sans discernement tout monument ou œuvre d’art de France sous l’effet de sa hargne antinobiliaire et anticléricale. Cette lecture s’inspira largement des rapports par lesquels l’abbé Grégoire chercha à légitimer la chute de Robespierre et la réaction thermidorienne en listant les exactions commises sous le règne de la Terreur et en appelant à une politique raisonnée d’inventorisation et de sauvegarde du patrimoine français. Mais si la Révolution fut mère du patrimoine, le fait ne date pas de cette période : la décennie révolutionnaire fut marquée dès ses premières heures par un souci de sanctuarisation des œuvres et monuments du passé.

Une révolution dans le rapport aux œuvres

L’Ancien Régime n’était pas dénué de toute notion de la dignité des traces artistiques du passé. Les Lumières avaient accru le goût de la conservation qui s’exprimait dès le XVIIème siècle dans les collections privées : au moment où se multipliaient les voyages en Italie et le moulage des statues les plus remarquables de l’Antiquité, la monarchie française ouvrait au public, deux jours par semaine, une partie des collections royales de peinture au Palais du Luxembourg. La rupture véritable fut la nationalisation des biens du clergé en 1790, puis des biens des émigrés en 1792. Soudainement, l’État se trouvait le dépositaire des trésors jalousement gardés dans les monastères et les châteaux, les églises et les hôtels particuliers, c’est-à-dire d’une masse artistique et monumentale tout à fait inédite et considérable. Pour contenir l’opportunisme des uns et l’avidité des autres, qui entraîna effectivement son lot de pillages et de ventes aux enchères improvisées, les autorités locales furent chargées, dès le 14 octobre 1790, de s’assurer de la conservation des monuments, objets d’art, bibliothèques et autres vestiges notables du passé qui faisaient partie des biens du clergé sécularisés. En novembre fut instituée une Commission des monuments, bientôt remplacée par une Commission temporaire des arts, chargée de protéger les objets, bâtiments et documents jugés utiles à la France régénérée.

Si la Révolution autorisa la destruction des armoiries, des reliques et autres symboles de la monarchie et de l’Église, elle s’appliqua donc à conserver les bâtiments et les œuvres d’art, les monuments et les bibliothèques, à propos desquelles le poète et conventionnel Marie-Joseph Chénier proclamait : « Il est impossible que les représentants du peuple ne soient pas convaincus que c’est aux livres que nous devons la Révolution ». Et, effectivement, le 24 octobre 1792, la Convention adoptait le décret de Charles-Gilbert Romme :

« Il est défendu d’enlever, de détruire, mutiler, ni altérer en aucune mesure, sous prétexte de faire disparaître des signes de féodalité ou de royauté dans les bibliothèques, les collections, les cabinets publics ou particuliers les livres imprimés ou manuscrits, les gravures et les dessins, les tableaux, les reliefs, statues, vases, médailles, antiquités, cartes, plans et autres objets qui intéressent l’histoire, les arts et l’instruction ».

Tandis que les représentants locaux du pouvoir révolutionnaire s’efforçaient de réprimer sur le terrain ces déprédations, la Commission des arts centralisait à Versailles et Paris les trésors du passé : sculptures et instruments scientifiques, plans et cartes, plantes et tableaux. En la matière, l’une des réalisations les plus notables fut sans doute le « Muséum central des arts », actuel musée du Louvre. La monarchie en avait entrevu le projet, et le peintre Hubert Richard en proposa dès 1789 une représentation idéelle.

Louvre

En 1791, on décréta que le Louvre et les Tuileries devaient former un palais national consacré « à la réunion de tous les monuments des sciences et des arts et aux principaux établissements de l’instruction publique ». Le musée fut officiellement ouvert le 10 août 1793, présentant aux artistes et bientôt au public les œuvres les plus diverses, présentées dans un vaste désordre de genres et de périodes. Quelques temps plus tard, ces lieux recueillirent les fruits des saisies effectuées dans les pays voisins par les troupes révolutionnaires : de Bruges arrivèrent dès 1794 des statues de Michel-Ange et des tableaux de Rubens ; on s’empara en 1797 de plus de 500 œuvres des maîtres italiens détenues par le Vatican, triomphalement promenées sur le Champ-de-Mars avant de rejoindre les murs du Louvre.

Peintures du Museum central en l'an IX

Aussi ne faut-il pas s’y tromper : la constitution des premiers musées, qu’il s’agisse du Louvre ou du Musée des monuments français d’Alexandre Lenoir, servirent bel et bien de support à une entreprise de construction d’une communauté nationale et de réceptacle d’une politique étrangère prédatrice en matière artistique.

En prétendant rassembler sur le sol d’une patrie révolutionnée ces œuvres et monuments, les révolutionnaires caressaient toutefois des ambitions plus hautes, car cette accumulation panoramique des témoignages du temps se voulait moins une collection exclusive des fruits esthétiques du génie humain qu’un arrachement des œuvres au joug des despotes étrangers et un geste de mise en commun, à la portée de tous, de ce patrimoine universel. Moralement, les œuvres devaient être partagées, car on refusait qu’elles fussent soustraites à l’attention des citoyens d’une République libre. Civiquement, en tant que reliques d’un passé divers, incarnant autant d’étapes des progrès de l’esprit humain, elles devenaient les instruments d’une pédagogie par les sens, invitant chaque visiteur à questionner les maillons de cette chaîne émancipatrice et à faire l’expérience de sa propre humanité perfectible. Entre plongée aux mille vertus pédagogiques dans l’océan de l’universalité, et quête éminemment idéaliste des racines d’une commune humanité, la nouvelle sensibilité aux œuvres et monuments qu’enfanta la Révolution française se trouvait bel et bien au fondement cosmopolite de la « notion de patrimoine ».

Guillaume LANCEREAU.

Aller plus loin

Michel Biard, « Le “vandalisme révolutionnaire” et la politique artistique de la Convention au temps des “terreurs” : essai de bilan raisonné », dans Michel Biard (dir.), Les politiques de la Terreur, 1793-1794, Rennes, PUR ; SER, 2008, p. 403-419.

André Chastel, « La notion de patrimoine », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, vol. I, Paris, Gallimard, 1997, p. 1433-1469.

Daniel Hermant, « Destructions et vandalisme pendant la Révolution française », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, n°33-4, 1978, p. 703-719.

Dominique Poulot, « Le patrimoine des musées : pour l’histoire d’une rhétorique révolutionnaire », Genèses, n°11, 1993, p. 25-49.

Bénédicte Savoy, Patrimoine annexé. Les biens culturels saisis par la France en Allemagne autour de 1800, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2003.

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