Au cours des dernières 500 millions d’années, la vie a pratiquement disparu de la surface du globe à cinq reprises, du fait de changements climatiques importants et, selon plusieurs études scientifiques alarmantes, une sixième extinction de masse est en cours. Un million d’espèces animales et végétales sont désormais menacées d’extinction, et il ne fait plus de doute que l’homme est bel et bien à l’origine de cette destruction de la biodiversité. Au XVIIIe siècle, le concept d’extinction ne fut pas formulé comme tel, alors que les théories créationnistes demeuraient encore le paradigme dominant. Cependant, sur cette question hautement problématique de la disparition des espèces, les Lumières brillent une nouvelle fois par leur complexité, et leurs interrogations sur le devenir de la vie organique ont formé à bien des égards le terreau de la théorie de l’évolution formulée un siècle plus tard par Charles Darwin.

Préformation versus transformisme

Au XVIIIe siècle, dans la droite lignée de l’âge classique, plusieurs théories de la génération et de l’ontogenèse, c’est-à-dire de l’origine de la formation des êtres, s’affrontaient. Démontrée par le britannique William Harvey avant d’être acceptée par René Descartes au XVIIe siècle, la théorie de l’épigénèse, suggérant que la matière vivante se structure progressivement et de façon graduelle à partir d’une origine indifférenciée, s’était progressivement imposée dans l’Europe savante. Cependant, cette explication épigénétique se vit de plus en plus concurrencée par la théorie dite de la préformation ou de la « préexistence des germes », soutenue en particulier par Malebranche et, surtout, par Marcelo Malpighi, représentant de l’école mécaniste italienne, dans le sillage de Galilée. Selon ce paradigme à bien des égards créationniste, les êtres vivants étaient déjà intégralement formés dans la semence.

La thèse de la préformation fut réfutée notamment par le philosophe matérialiste Pierre‑Louis Moheau de Maupertuis (1698-1759). Dans sa Vénus physique, il démontra que le métissage chez l’homme était incompatible avec cette doctrine et devait en conséquence être cherché dans la diversité et la variété des combinaisons offertes par les « liqueurs séminales », l’embryon se constituant avec le mélange des deux semences. La nature serait ainsi une sorte de moule, un creuset où viendraient se fondre les semences qui auraient conservé la mémoire et le souvenir de l’organisation antérieure des corps. Cette explication permettait donc d’établir la fixité des espèces et la ressemblance aux parents tout en laissant une place de mise aux variations accidentelles et aux anomalies, à l’instar des « nègres blancs » albinos que Maupertuis analysa pour réfuter la théorie de la préexistence. L’idée que ces altérations contingentes pouvaient se perpétuer l’avait conduit à donner la première – et radicalement nouvelle – formulation du transformisme des espèces :

« Ne pourrait-on pas expliquer par-là comment de deux seuls individus, la multiplication des espèces les plus dissemblables aurait pu s’ensuivre ? Elles n’auraient dû leur première origine qu’à quelques productions fortuites dans lesquelles les parties élémentaires n’auraient pas retenu l’ordre qu’elles tenaient dans les animaux pères & mères : chaque degré d’erreur aurait fait une nouvelle espèce ; & à force d’écarts répétés serait venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd’hui, qui s’accroîtra peut-être encore avec le temps, mais à laquelle peut-être la suite des siècles n’apporte que des accroissements imperceptibles. »

Ce pré-transformisme était évidemment loin d’être unanimement admis parmi les naturalistes, et les controverses demeurèrent vivaces tout au long du siècle car, à la question « les espèces sont-elles immuables ou bien sont-elles susceptibles d’évoluer et de connaître des mutations ? », les réponses variaient d’autant plus sensiblement qu’elles remettaient en question le récit de la Création auquel, bon gré mal gré, tous les naturalistes adhéraient à des degrés différents. Aux yeux de Buffon (1707-1788), les choses s’avéraient plus complexes. La nature semblait en effet obéir aux lois de la permanence, tant et si bien que, déterminée par des cycles réguliers de régénération de la matière, elle ne paraissait guère offrir de possibilités de renouvellement :

« Il existe sur la terre et dans l’air et dans l’eau une quantité déterminée de matière organique que rien ne peut détruire ; il existe en même temps un nombre déterminé de moules capables de se l’assimiler, qui se détruisent et se renouvellent à chaque instant ; et ce nombre de moules ou d’individus, quoique variable dans chaque espèce, est au total toujours le même, toujours proportionné à cette quantité de matière vivante. »

Pour l’intendant du Jardin du Roi, le transformisme demeurait une hypothèse envisageable, qu’il reconnaissait volontiers en admettant que la diversification pouvait prendre la forme d’espèces collatérales à l’intérieur d’un genre identique (ainsi du cheval, de l’âne et du zèbre appartenant à la même famille) ou d’une dégénérescence. Elle ne pouvait toutefois s’avérer acceptable que dès lors qu’elle était enserrée dans les limites imposées par la fixité des espèces. Malgré le nombre infini de combinaisons spécifiques et interspécifiques possibles, et en dépit des accouplements forcés ou fortuits, de nouvelles espèces n’étaient pas véritablement apparues.

Cependant, Buffon se garda bien de trancher définitivement une aporie encore irrésolue à son époque, en reconnaissant que la parenté faisait partie de ces « mystères profonds que l’homme ne pourra sonder qu’à force d’expériences aussi réitérées que longues et difficiles », et en allant jusqu’à formuler l’hypothèse iconoclaste de l’influence néfaste d’une espèce humaine hégémonique qui s’était multipliée, certainement au détriment des autres espèces. Ce pessimisme, caractéristique des Époques de la nature, coïncidait avec la vive intuition que l’histoire de la Terre était viscéralement liée à la durée, si bien que les dizaines de milliers d’années nécessaires à la constitution du globe tel que le connaissaient les contemporains semaient le trouble au sein du récit de la Genèse, et autorisaient en filigrane à pouvoir penser une évolution des formes de vie présentes dans la nature. Cette hypothèse, coexistant avec la reconnaissance du rôle de la Création divine, nécessaire pour ne pas s’attirer les foudres des autorités ecclésiastiques, ouvrait timidement la voie à une conception de la nature où celle-ci devenait un terrain constant d’affrontement, et où l’équilibre des espèces n’était jamais qu’une donnée provisoire et fragile. C’est la découverte de dents et d’ossements d’un animal mystérieux sur le continent américain qui passionna les savants, en les obligeant à envisager discrètement l’idée que les espèces pouvaient disparaître.

À quel animal cette molaire peut-elle bien appartenir ?…

Au début du XVIIIe siècle, une curieuse molaire fut déterrée dans un champ de l’actuel État de New York, avant d’être expédiée à Londres en 1705, où elle fut baptisée « dent de géant ». Mais les premiers os de mastodonte furent exhumés en Amérique septentrionale en 1739 par un certain Charles III Le Moyne, second baron de Longueil, fils du gouverneur de Trois-Rivières et de Montréal. Envoyé pour épauler le gouverneur de Louisiane contre la tribu des Chichachas, il descendit de la rivière Ohio à la tête d’un cortège de 400 soldats français, Iroquois et Algonquins, et découvrit, dans une zone marécageuse, une gigantesque défense et plusieurs dents d’une taille tout à fait impressionnante.

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Après quelques échauffourées avec les chefferies locales, Longueil parvint à rejoindre La Nouvelle-Orléans depuis laquelle il expédia son butin en France. Celui-ci ne manqua pas d’intriguer la cour de Louis XV et de déchaîner les passions naturalistes, car l’origine anatomique des dents demeurait une énigme insondable. De quel animal pouvait-elle bien provenir, se demanda Jean-Étienne Guettard dans un mémoire lu à l’Académie des Sciences en 1752 ? Et si l’animal mystérieux de l’Ohio n’était pas après tout deux animaux ? C’est l’hypothèse que formula le naturaliste Louis Jean-Marie Daubenton, selon lequel la défense et le fémur appartenaient à un éléphant, et les molaires provenaient d’une bête complètement différente, vraisemblablement d’un hippopotame. Et si au contraire, comme le suggéra Buffon, il s’agissait même de trois animaux distincts, c’est‑à‑dire d’un éléphant, d’un hippopotame et d’une troisième espèce encore inconnue ?

Dent

Durant la Révolution française, le naturaliste Georges Cuvier, appelé en 1795 au Muséum national d’histoire naturelle pour faire valoir ses indéniables talents d’anatomiste, se plongea dans les collections de l’institution parisienne. Il passa de très longues heures à étudier de fond en comble les os que Longueil avait fait parvenir à Louis XV quelques décennies auparavant. Le 4 avril 1796, il présenta publiquement le fruit de ses recherches, et publia ses Mémoires sur les espèces d’éléphants vivants et fossiles. Après avoir démontré, à raison, que l’éléphant d’Afrique et l’éléphant de Ceylan étaient deux espèces aussi distinctes que ne le sont le chien et le chat, il formula des hypothèses à l’époque tout à fait iconoclastes sur la provenance des dents d’un animal que l’on ne tarderait pas à nommer « mastodonte américain » :

Chacun sait qu’on trouve sous terre en Sibérie, en Allemagne, en France, en Canada, et même en Pérou, des ossements d’animaux énormes, et qui ne peuvent avoir appartenu à aucune des espèces qui habitent aujourd’hui dans ces climats. (…) Un examen scrupuleux de ces os par l’anatomie, en nous apprenant qu’ils ne sont point assez semblables à ceux de l’éléphant ni pour être regardés comme absolument de la même espèce, nous dispensera d’avoir recours à toutes ces explications. Les dents du mammouth et ses mâchoires ne ressemblent pas tout à fait à celles de l’éléphant : quant aux mêmes parties dans l’animal de l’Ohio, il suffit d’un coup d’œil pour voir qu’elles s’en éloignent encore davantage. (…) Que sont devenus ces deux énormes animaux dont on ne trouve plus de vestiges, et tant d’autres dont la terre nous offre partout les dépouilles, et dont peut-être aucun n’existe actuellement ? Les rhinocéros fossiles de Silésie sont très différents de tous les rhinocéros connus. Il en est de même des prétendus ours fossiles d’Anspach, du crocodile fossile de Maastricht (…). Pourquoi, enfin, ne trouve-t-on aucun os humain pétrifié ?

Tous ces faits, analogues entre eux, et auxquels on n’en peut opposer aucun de constaté, me paraissent prouver l’existence d’un moule antérieur au nôtre, détruit par une catastrophe quelconque. Mais quelle était cette terre primitive ? Quelle était cette nature  qui n’était pas soumise à l’empire de l’homme ? Et quelle révolution a pu l’anéantir au point de n’en laisser pour trace que des ossements à demi-décomposés ? »

La question « que sont devenus ces animaux ? » dont on avait retrouvé les ossements, comme les reliquats d’une vie antérieure à celle de l’homme, contenait déjà en-elle même sa propre réponse. Il s’agissait sans nul doute d’espèces qui avaient disparu de la surface de la Terre à la faveur d’un cataclysme dont il était alors difficile d’envisager la nature. À partir de quelques ossements, Cuvier proposait ainsi une grille de lecture de la vie sur le globe radicalement nouvelle. Non seulement les espèces pouvaient mourir, mais ce phénomène était vraisemblablement plus répandu qu’on ne pouvait le présupposer d’ordinaire. Lorsque Cuvier reçut les dessins d’un squelette découvert à l’ouest de Buenos Aires en Argentine, et envoyé ensuite à Madrid, il identifia avec clairvoyance ce « mégathérium », sorte de paresseux géant dont il était convaincu qu’il avait totalement disparu. Pendant la décennie révolutionnaire, il rassembla des ossements de tous les horizons, bénéficiant également des confiscations naturalistes effectuées par les armées révolutionnaires en Europe septentrionale, si bien qu’en 1800, il pouvait se targuer d’avoir identifié pas moins de 23 espèces qu’il estimait éteintes, parmi lesquelles un hippopotame nain et un grand ours d’Allemagne. En 1812, la parution de ses Recherches sur les ossements fossiles de quadrupèdes constitua un tournant dans la formation de la paléontologie comme discipline scientifique et un véritable succès de librairie, traduit dans de nombreuses langues.

recherches sur les ossements

Pourtant, en dépit de ses hypothèses pour le moins novatrices, Cuvier ne cessa d’adhérer au fixisme des espèces. Si l’extinction était une conjecture envisageable empiriquement, l’évolution lui paraissait une théorie absurde. Le partisan le plus farouche du transformisme n’était pas Cuvier, mais Jean-Baptiste Lamarck, pour qui les forces à l’œuvre dans le monde naturel entraînaient une complexification progressive et graduelle des organismes. Lamarck adhérait à l’idée que les espèces avaient été transformées, mais rejetait sans concession l’idée d’une destruction brutale de celles-ci. Plus tard, Cuvier précisa sa pensée et conjectura que plusieurs cataclysmes avaient certainement contribué à l’extinction de certaines espèces. Selon lui, une grande révolution avait eu lieu avant le début de l’histoire connue, mais cette hypothèse fut ensuite démentie, car il s’agissait en réalité des vestiges de la dernière glaciation. Cependant, Cuvier avait bien compris que la vie sur Terre avait été perturbée par des événements d’une envergure suffisante pour aboutir à l’extinction de certaines espèces. Et quand il fit remonter l’extinction du mastodonte américain et du mégathérium à 5 ou 6 000 ans, il ne se trompa que de peu. En effet, ces deux animaux disparurent lors de l’extinction de la mégafaune, consécutive à l’arrivée des hommes sur le continent américain, après qu’ils eurent franchi le détroit de Béring et étendu leur emprise. Comme le remarque Elizabeth Kolbert, « l’événement destructeur que Cuvier discernait juste avant le début de l’histoire connue, c’était nous ».

 

Le XVIIIe siècle ouvrit ainsi la voie à une pensée nouvelle de la vie – et de la disparition – des espèces à la surface du globe. Si les naturalistes s’efforcèrent de concilier en permanence les nouvelles hypothèses qu’autorisait la découverte d’ossements d’animaux disparus avec le récit biblique,  il n’en demeure pas moins qu’ils permirent d’envisager les espèces soit à partir de leur disparition soudaine, soit à partir de leurs transformations. Y compris lorsqu’il s’agissait d’envisager la transformation sur le mode de l’onirisme et de l’utopie, à l’instar d’un Benoît de Maillet rêvassant sur la métamorphose des poissons en oiseaux, dans un roman cosmologique qui relevait davantage de la fantasmagorie que de la science, « un climat de pensée transformiste », pour reprendre l’expression de George Gusdorf, semblait timidement émerger. À Darwin, ensuite, d’échafauder sa théorie de la sélection naturelle pour rendre compte des processus de transformation sur d’innombrables générations…

Jan Synowiecki

 

Aller plus loin

Elizabeth Kolbert, La 6e extinction. Comment l’homme détruit la vie, Paris, La Librairie Vuibert, 2017 [1e éd. 2014].

Georges Gusdorf, Les sciences humaines et la pensée occidentale. Tome V. Dieu, la nature, l’homme au siècle des Lumières, Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales, 2014 [1e éd. 1972]

Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, Essai sur la formation des corps organisés, Berlin, Trublet, 1754.

Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1993 [1e éd. 1963].

Stéphane Schmitt, « Mécanisme et épigenèse : les conceptions de Bourguet et de Maupertuis sur la génération », Dix-huitième siècle, vol. 1, n° 46, 2014, p. 477-499.

Pascal Tassy, L’invention du mastodonte. Aux origines de la paléontologie, Paris, Belin, 2009.

Mary Terrall, The Man Who Flattened the Earth : Maupertuis and the Sciences in the Enlightenment, Chicago, University of Chicago Press, 2002.

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