Depuis l’installation à Bure, en 1999, de l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs, cette petite commune de moins de 100 habitants s’est trouvée au cœur d’un projet d’enfouissement des déchets radioactifs accumulés par l’industrie depuis quarante ans. Ces « résidus à haute et moyenne activité à vie longue », qui ne représentent que 3% du volume des déchets produits par la filière, mais concentrent plus de 99% de leur radioactivité totale, devaient ainsi être enfouis dans des galeries souterraines de plusieurs dizaines de kilomètres, à 500 mètres de profondeur. Il en a résulté des résistances, locales ou nationales, parfois sous la forme d’actions de désobéissance civile, qui traduisaient l’inquiétude vis-à-vis de ces matériaux qui demeureront encore dangereux durant quelques centaines de milliers d’années.

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Ces oppositions, renforcées par notre perception contemporaine du risque nucléaire post-Tchernobyl et Fukushima, trahissent une crainte de l’accident industriel, dont l’origine peut être rattachée à une série de catastrophes et de dispositifs de prévention que connut le siècle des Lumières.

Une longue histoire de mise à distance

Depuis le Moyen Âge, certaines activités productives regardées comme nuisibles ou périlleuses avaient été tenues à l’écart des villes au moyen de diverses prescriptions officielles, une politique qui allait naturellement à l’encontre des intentions des producteurs, soucieux d’implanter leur production au plus près de leur bassin de consommation. Aux XIVème et XVème siècles, ce sont successivement les fourneaux des potiers de terre, puis les tuileries et briqueteries, qui se virent contraints de quitter l’enceinte de Paris pour sa périphérie, inaugurant un processus de distanciation systématisé au XVIIIème siècle, récemment étudié par l’historien Thomas Le Roux.

Des préoccupations étrangères à la salubrité publique pouvaient également animer les autorités, à commencer par un projet – plus sociologique que technique – de mise à l’écart des industries que l’on jugeait dénuées de prestige et des ouvriers correspondants, dont le profil plébéien ne seyait guère à une capitale rayonnante. Le Conseil du commerce de Turin n’affirma pas autre chose lorsqu’il eut à se prononcer, en 1733, sur l’expulsion ou le maintien au cœur de la cité des manufactures drapières :

« Quand bien même tous les ouvriers inférieurs des draperies partiraient, la population d’une ville métropole ne perdrait rien du manque d’une racaille qui fait renchérir les vivres, les arts et la domesticité et occupe des habitations qui devraient être remplies de gens meilleurs. La population que l’on doit rechercher afin qu’elle orne et enrichisse une capitale doit être composée de beaucoup de noblesse de magistrats, de lettrés, de bons négociants et marchands, et des artisans des manufactures les plus soignées et parfaites ».

Si les motifs d’une politique urbaine de prestige ne manquaient donc pas d’influencer les décisions officielles en matière d’éloignement des industries, l’aversion au risque n’en constituait pas moins l’un des moteurs de cette dynamique réglementaire. Les autorités empreintes de l’hygiénisme naissant du siècle des Lumières se concentraient en priorité sur les activités employant des produits chimiques (à l’instar de la chaux, de la térébenthine, des acides et de l’éther utilisés dans la teinturerie) ou des matières organiques putrescibles, au cœur de l’activité des tripiers, fabricants de colle et autres boyaudiers.

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Par contraste avec l’éloignement de ces sources d’intoxication et de nuisance olfactive, les autorités montraient une surprenante tolérance vis-à-vis des industries associées au « risque incendie », auquel nous avons déjà consacré un premier article, développé en vidéo. Assurés de leur potentiel de prévention et de lutte contre les incendies, contraints également par les nécessités du marché local, les organes parisiens autorisaient donc la présence, au cœur de la capitale, des fonderies de suif. Étant donnée l’origine animale de ce matériau, utile tant au travail du cuir qu’à la confection du savon ou à la production de chandelles, sa collecte demeurait la charge exclusive des bouchers, dont les boutiques se devaient par définition d’être réparties sur l’ensemble du territoire urbain. Il en allait de même dans le cas des fabriques de chandelles, dont la population devait être en mesure de s’approvisionner à tout moment. Si, de fait, les incendies furent rares, ils se montrèrent dévastateurs lorsqu’ils éclatèrent : ainsi dans la nuit du 29 au 30 décembre 1772 lorsque le suif s’échappa des cuves de la chandellerie de l’Hôtel-Dieu, entraînant un incendie qui dura plus d’une semaine et causa la mort de vingt-cinq personnes selon le rapport officiel du commissaire.

Incendie Hôtel-Dieu

Le feu aux poudres

Le risque le plus spectaculaire demeurait cependant lié aux matières explosives, ce qui justifiait l’éloignement systématique de la fabrication de poudre. L’usine AZF de Toulouse, dont l’explosion en 2001 forma un cratère de soixante-dix mètres sur quarante, se trouvait à proximité de l’île du Ramier où Louis XIV avait, à la fin du XVIIème siècle, fait déplacer, à bonne distance du centre, les moulins à poudre de la ville.

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Cette précaution fut des plus opportunes, car le site connut effectivement de nombreuses explosions au cours du XVIIIème siècle, dont l’une, le mercredi 26 septembre 1781, fut rapportée dans les Affiches, annonces &c. de Toulouse et du Haut-Languedoc :

« Vendredi dernier, vers les 10 heures & demie du matin, le feu prit à une des Batteries du Moulin à Poudre. L’explosion fit sauter l’entier édifice, à l’exception des murs. On vit les poutres & les planches s’élever dans l’air avec une extrême vélocité. Par un heureux hasard, les Ouvriers se trouvèrent occupés à prendre leur repas à une certaine distance ; personne n’y périt. La commotion fut si terrible, que plusieurs maisons du Fauxbourg S. Michel en furent ébranlées, & certains particuliers renversés, sans néanmoins éprouver d’autre mal que la peur ».

Par chance, cet épisode n’occasionna pas de dommages sérieux. D’autres accidents du même type eurent en revanche des conséquences bien plus notables. Sur un plan stratégique et militaire, l’explosion inopinée d’un magasin à poudre pouvait avoir de puissantes répercussions, comme ce fut le cas au lendemain du siège de Charleston de 1780, dans le cadre de la guerre d’Indépendance américaine.

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Trois jours après la prise triomphale de la ville, qui permit aux Britanniques de mettre la main sur 5 000 prisonniers, près de 6 000 mousquets et 300 pièces d’artillerie, un fusil oublié causa l’explosion de 180 barils de poudre. La ville entière fut secouée, les vitres éclatèrent, les armes volèrent à travers le ciel, traversant le toit du bâtiment, six maisons furent soufflées, dont une maison close et un hospice, emportant du même coup la vie de deux cents personnes. En un instant, la victoire changea de visage : si la prise de Charleston demeurait un véritable tournant militaire, les Anglais avaient soudainement perdu leurs espoirs d’armer les troupes loyalistes au moyen de leur butin de guerre.

Au-delà de ces enjeux stratégiques, l’explosion d’une réserve de poudre pouvait occasionner des pertes humaines considérables, comme ce fut le cas à Paris en 1794, avec la destruction de la poudrière de Grenelle. En rupture totale avec les préceptes classiques d’éloignement de ces industries, les autorités révolutionnaires avaient décidé, contraintes en cela par les exigences d’armement de la « patrie en danger », de localiser cette production dans un château à l’intérieur du mur des Fermiers Généraux, dans la plaine de Grenelle reliant Paris et le village de Vaugirard. Parallèlement aux efforts déployés en vue de travailler selon des moyens « révolutionnaires » le salpêtre traditionnellement importé d’Inde (et désormais rendu indisponible par la guerre contre l’Angleterre), la Commission des armes et poudres chargea les chimistes les plus célèbres de parfaire les procédés de fabrication de la poudre, efficacement mis en œuvre dans le cadre de la fabrique de Grenelle. Pourtant, le 14 fructidor an II (31 août 1794), vers sept heures du matin, la poudrerie explosa, avec un incroyable fracas qui ne manqua pas d’alarmer toute la ville, avant même que les cadavres des premières victimes ne commencent à défiler dans ses rues. Citons ici le récit de Louis-Sébastien Mercier dans son Nouveau Paris de 1797 :

« L’explosion s’est manifestée d’abord par un grand coup, puis par plusieurs autres très-éclatans ; et l’on a ressenti comme un tremblement de terre qui a balancé les maisons. À l’instant les fenêtres s’ouvrirent : les hommes et les femmes pâles d’effroi, se demandoient d’où venoit le bruit. Une colonne immense de fumée qui s’élevoit du côté du Couchant avec une terrible majesté, donna bientôt le signal d’un malheur extraordinaire. À neuf heures, on rapportoit sur des brancards les cadavres mutilés des ouvriers, victimes de l’accident. La rue de Grenelle-St.-Germain, n’offroit aux regards que des femmes jetant des cris lamentables, et courant chercher leurs maris morts ou blessés. Il n’y a point de couleurs assez sombres pour peindre le ravage causé par cette explosion ».

La description livrée par Jean-Antoine Chaptal, chimiste chargé de la supervision des activités de la poudrière, permet quant à elle de prendre la mesure de la puissance de la déflagration, qui fit littéralement s’évaporer les corps des 150 ouvriers et des 60 chevaux à proximité :

« Mais ce dont je n’ai jamais pu me rendre raison, c’est la disparition de tous les hommes et animaux qui ont péri sans laisser aucune trace. En parcourant toute l’enceinte, une heure après l’explosion, je n’ai aperçu que deux ou trois cuisses ou bras humains, et pas un vestige de cheval ».

Les autorités de l’an II prirent immédiatement des mesures d’indemnisation des blessés et des familles des tués, alignant le statut des victimes sur celui des soldats tombés au champ d’honneur. Pour régler la dette ainsi contractée, la République établit une grille d’indemnisation des proches des 1 400 victimes de l’explosion, accordant par exemple des pensions de 300 livres (majorées de 100 livres par enfant) aux veuves ou 200 livres aux enfants orphelins de père et mère, ainsi que des réparations variables aux innombrables blessés, brûlés, amputés et paralysés.

***

L’explosion de la poudrière de Grenelle ne fut pas sans conséquence immédiate sur un plan politique. Un mois après la chute de Robespierre, les citoyens émus de ces pertes y virent l’effet des libérations de suspects et autres conspirateurs relâchés après Thermidor. Comme le nota l’historien Albert Mathiez, trois jours après l’explosion, Tallien, l’homme du 9 Thermidor, mais aussi Lecointre et Fréron, accusés de modérantisme vis-à-vis des aristocrates conspirant contre la République, furent rayés du club des Jacobins. Mais on remarque également des usages politiques de cet accident à plus long terme, puisqu’en 1814 encore, les royalistes mirent en circulation une rumeur selon laquelle Napoléon aurait donné, au lendemain de sa première abdication, l’ordre infâme de faire sauter la poudrière de Grenelle et, avec elle, le tiers de Paris ! Cet exemple historique, aux profondes ramifications dans les mémoires et mentalités collectives, démontre ainsi, à deux cents ans de distance de nos enjeux productifs et environnementaux actuels, que les accidents industriels ne sont pas qu’une affaire technique, mais bien évidemment politique.

Guillaume Lancereau.

 

Aller plus loin

Claire Barillé, Thomas Le Roux & Marie Thébaud-Sorger, « Grenelle 1794 : secourir, indemniser et soigner les victimes d’une catastrophe industrielle à l’heure révolutionnaire », Le Mouvement social, n°249, 2014, p. 41-71.

Thomas Le Roux, Le laboratoire des pollutions industrielles. Paris, 1770-1830, Paris, Albin Michel, 2011.

Thomas Le Roux, « Accidents industriels et régulation des risques : l’explosion de la poudrière de Grenelle en 1794 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°58-3, 2011, p. 34-62.

Thomas Le Roux, « Les effondrements de carrières de Paris. La grande réforme des années 1770 », French Historical Studies, n°36-2, 2013, p. 205-237.

 

Corine Maitte, « État, territoire et industries au Piémont au XVIIIème siècle », Revue du Nord, n°352, 2003, p. 747-779.

Albert Mathiez, La réaction thermidorienne, Paris, Armand Colin, 1929.

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