Note introductive : En choisissant d’illustrer cet article, comme nous le faisons habituellement, au moyen de l’iconographie de l’époque (à l’instar de ce tableau, Le verrou, de Fragonard, peint vers 1777), nous n’entendons ni magnifier, ni banaliser les scènes représentées ou l’ordre social et moral qui s’y donne à lire.

L’enjeu consiste au contraire à mettre en lumière la manière dont l’univers mental du XVIIIème siècle concernant les agressions sexuelles et violences faites aux femmes contaminait également son régime iconographique, tandis que, en retour, cette même production d’images participait activement à l’entretien d’une véritable « culture du viol ».

Depuis près de deux ans, le monde des littéraires dix-huitémistes se déchire. En 2017 était soumis aux candidat.e.s à l’agrégation de lettres modernes un recueil de poésies d’André Chénier dont l’une, « L’Oaristys », décrivait le viol d’une certaine Naïs par le berger Daphnis. Une fois, deux fois, trois fois, la jeune femme dit « Non », refusant ses charmes au « satyre » qui agrippe son corps, finit par déchirer ses vêtements puis l’étendre sur l’herbe. Une lettre ouverte des agrégatifs.ves fut adressée aux membres du jury, en vue de connaître l’attitude intellectuelle à adopter, en tant que candidat.e.s à un concours de l’enseignement public, vis-à-vis de ce récit. Dans cette demande, la presse conservatrice vit cependant un manifeste féministe radical. Aussi les objections hostiles se multiplièrent-elles, niant tantôt la qualification de viol elle-même, tantôt la pertinence de cette caractérisation dans le cadre d’études techniques de la littérature, sur fond de controverses autour du concept de « culture du viol » appliqué à l’époque moderne. Si la littérature du XVIIIème siècle entre ainsi en résonance avec nos préoccupations contemporaines, l’étude historique du viol au siècle des Lumières révèle également des enjeux sociaux d’une puissante actualité.

Banalisation et invisibilisation

On ne dit guère le viol au XVIIIème siècle. Contrairement à notre époque, où la parole meurtrie et courageuse se libère progressivement, le témoignage des victimes de l’époque moderne demeure largement insaisissable. Nous ne connaîtrons jamais le sentiment intime des victimes, ce « secret qui se trame au plus profond des êtres » (Anne-Claire Rebreyend). Certaines sources, à commencer par la trace des plaintes effectivement déposées, témoignent malgré tout de l’indescriptible bouleversement que représentait ce crime, déchirant ainsi le silence des archives. Dans un récent ouvrage aussi sensible qu’intelligent, Arlette Farge, la grande historienne des mondes populaires et oubliés, marginaux et démunis, a publié la déposition d’une certaine Jeanne Gallois, fileuse de soie du Faubourg Saint-Antoine, en date du 27 juillet 1775, dont l’orthographe et la ponctuation ont été laissées en l’état :

« A rendu plainte disant qu’il y a 7 années qu’elle occupe une chambre au quatrième étage de la maison du sieur Rodron père, […] que la nuit du 20 juillet, profondément endormie, elle fut éveillée par un bruit et elle vit un homme le fils de Rodron, marchand fripier qui se jette dans sa chambre avec deux autres Champagne compagnon vitrier et un garçon perruquier tous demeurant rue Saint Antoine ; qu’elle se jette au bas de son lit pour appeler du secours, mais ses sens se glacèrent d’effroi, sa parole expira sur ses lèvres, un tremblement s’empara d’elle et elle resta immobile et presque sans connaissance, mais le dit Rodron ne tarda pas à la faire changer de situation par sa fureur et ses emportements, il se jeta sur elle avec violence, lui captiva les bras et il allait jouir d’elle si la comparante quoi que dans un temps critique [elle avait ses règles] et nue en chemise n’eut rappeler toutes ses forces et fait une résistance incroyable pour conserver son honneur et mettre un frein à leur acharnement que sa résistance ne fit qu’animer leur férocité, ils revinrent à la charge, épuisée elle eut recours aux cris malgré leurs coups puis fut violée. Les susnommés ont pris la fuite, depuis ce temps elle est dans un état déplorable tant par la violence du viol que par l’effroi éprouvé dans son temps critique, à garder le lit et lui est resté un tressaillement dans les membres qui revient toutes les nuits et la jette dans une angoisse terrible ».

Tout, dans ce récit, glace le sang : depuis l’horreur de l’agression subie malgré une résistance acharnée, jusqu’au traumatisme physique et moral, manifesté par des spasmes et des terreurs nocturnes – dont on peut supposer, sans trahir les sources, qu’ils perdurèrent malgré l’envoi des trois accusés à la prison du Grand Châtelet un mois plus tard, pour une durée qui nous est inconnue.

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Illustration de Rétif de la Bretonne, Les nuits de Paris ou le Spectateur nocturne,
1788-1789.

En dépit de ces rares supports documentaires, le viol demeure un phénomène des plus difficiles à saisir, en raison de l’invisibilisation dont il faisait l’objet dans la société du XVIIIème siècle. Certaines déclinaisons des sévices sexuels apparaissent d’ailleurs, dans les sources, plus imperceptibles que d’autres. Il s’agit, d’abord, du viol conjugal, un phénomène sur lequel la littérature scientifique d’aujourd’hui lève graduellement le voile, mais alors indicible au vu de l’état d’infériorité juridique caractérisant les relations maritales du siècle des Lumières. Il en va de même dans le cas du viol au sein de la structure familiale, pour des raisons relevant à nouveau du régime d’autorité et d’honneur propre à cette époque. Enfin, le viol des hommes adultes, résiduel numériquement, apparaît largement éclipsé des sources.

Quelle que soit la configuration concernée, tous ces faits sont écrasés par la tendance générale du XVIIIème siècle à la banalisation du viol. Les attitudes de l’époque vis-à-vis du consentement et de l’intégrité du corps n’étaient pas les nôtres : l’Ancien Régime représentait bel et bien « un autre âge de la sensibilité » (Georges Vigarello). Le viol n’y incarnait alors qu’une modalité au sein d’un continuum de brutalités physiques et morales, d’agressivité et d’abus, de violences quotidiennes et ordinaires. La lente « civilisation des mœurs » décrite par Norbert Elias suivait son cours, sans parvenir à abolir cette forme de tolérance sociale vis-à-vis du viol. Ce fait se donne à lire en toute netteté dans les (rares) récits rédigés par les agresseurs eux-mêmes : le ton y apparaît léger et anodin, d’une banalité déconcertante pour le lectorat d’aujourd’hui. Une source importante permet de prendre la mesure de cette perception masculine du viol : les Mémoires de Jacques-Louis Ménétra, maître verrier parisien du XVIIIème siècle, édités par l’historien Daniel Roche. Nous y découvrons plusieurs scènes de viol, commis par le narrateur lui-même, notamment à l’occasion d’une promenade avec son ami Gombeaut, un dimanche, aux confins du bois de Vincennes :

« Allant par dedans des broussailles nous trouvâmes un nid humain : un jeune homme et une jeune personne en train de bien faire. Il avait eu la prévoyance de planter son épée nue à côté de lui. Je lui dis ces mots : “Croissez et multipliez”. Comme nous venions par l’effet du hasard de l’interrompre dans cette opération humaine, il nous envoya par-dessus les poiriers. Gombeaut à ces sottises se jeta sur son épée et nous le fîmes repentir de son insolence, car nous passâmes tous deux sur le corps de la jeune personne à qui nous ne donnâmes pas le temps de se remettre et le nigaud qui n’osa nullement approcher. Nous nous moquâmes de lui en remerciant la jeune personne de sa complaisance et quand nous fûmes un peu éloignés nous lui jetâmes son épée ».

La légèreté avec laquelle ce viol fut commis et mis en récit par l’un des agresseurs a de quoi surprendre, au vu de nos critères contemporains de perception de la violence et du traumatisme. Précisons toutefois que les pérégrinations de Ménétra révélaient en d’autres occasions une coupable prise de conscience de la gravité de l’acte perpétré. Nous rencontrons un épisode de ce type lorsque le vitrier, en route vers Angers en compagnie d’un Rennais, tomba nez à nez avec un couple de bergers en train de faire l’amour. Son camarade mit l’homme en fuite, tandis que Ménétra décida de « [s’amuser] avec la fille, moitié bonne volonté, le reste de force ». Voyant que son comparse ne se joignait pas à son crime, Ménétra médita et fut pris d’un sursaut de remords. Il s’arrêta, contempla son œuvre, se souvint soudain qu’il se voulait « bon chrétien », se remémora les prêches établissant que « péché payé était à moitié pardonné », et décida de remettre « trois pièces de deux sols » à sa victime avant de reprendre la route, le cœur léger d’avoir supposément, de ces quelques piécettes, réparé sa faute, aux yeux de Dieu si ce n’est de sa victime.

Les victimes entre justice et médecine

Mais cette attitude sociale et morale vis-à-vis du viol n’était jamais que le pendant de l’indulgence judiciaire. En théorie, il devait en aller tout autrement. Les traités juridiques et ordonnances se montraient d’une intransigeance remarquable : le viol y apparaissait comme un crime innommable, valant à son auteur la roue ou la corde – le bannissement à perpétuité ou l’envoi aux galères en cas de « simple » tentative. Cependant, la réalité concrète était bien différente, car la configuration judiciaire s’avérait un cadre très défavorable aux victimes.

Certaines catégories de violeurs bénéficiaient automatiquement de circonstances atténuantes : la sanction était minorée dans le cas des très jeunes garçons, tandis que la peine de mort n’était jamais pratiquée sur les hommes de moins de vingt ans. La parole des femmes était considérée comme suspecte : par les accusés, d’abord, qui martelaient le consentement ou la provocation de leurs victimes, mais aussi par les juges, qui craignaient les dénonciations fantaisistes ou intéressées – en vue d’obtenir une réparation. La caractérisation du viol exigeait de plus une preuve de résistance inaltérée : « s’il est prouvé qu’il n’y a eu que les premiers efforts, ce n’est point le cas de viol », lit-on en 1757 dans les Institutes au droit criminel de l’avocat Muyart de Vouglans. Les femmes devaient donc démontrer qu’elles avaient lutté, crié, appelé à l’aide, et ce jusqu’à la dernière seconde.

La médecine, enfin, ne manquait pas d’intervenir, ajoutant sa violence symbolique ou physique aux tourments des victimes. De nombreux textes affirmaient tout d’abord, le plus doctement du monde, qu’une femme résolue à refuser son sexe ne pouvait être pénétrée : le fait serait physiologiquement impossible… Ajoutons à cela que les procédures d’administration de la preuve incluaient une expertise médicale, chargée d’observer des lésions ou inflammations des parties génitales et d’établir ainsi le viol. Sans déchirements ou rougeurs, les experts se pensaient donc autorisés à conclure au consentement. Non sans écho avec les problématiques contemporaines, certaines descriptions nous permettent par ailleurs de prendre la mesure de l’horreur subie par ces femmes, qui devaient souffrir un examen médical des plus intrusifs, parfois extrêmement violent, alors même qu’elles venaient d’endurer un crime sexuel. Nous connaissons ainsi le rapport dressé par Sauveur Vigo, chirurgien juré des prisons de la conciergerie de la cour de Roussillon, le 5 décembre 1730, à propos de la jeune Inès Salès, qui déclarait avoir subi un viol perpétré par deux adolescents :

« Après avoir visité ses parties honteuses, nous avons trouvé toutes les marques sensibles de la virginité, puisque l’on y voit la grande fente des dites parties dans leur état naturel sans aucune lacération ni écorchure même très petite, et ayant voulu introduire le bout du petit doigt de la main dans son vagin, nous avons trouvé une si grande résistance qu’il ne nous a pas été possible de l’introduire, malgré cependant que nous avons poussé si fort le doigt jusqu’à faire crier et même pleurer la dite Inès Salès ».

Comment, dans ces conditions, s’étonnerait-on du faible nombre de plaintes enregistrées par la justice ? De fait, à l’échelle de l’ensemble du Roussillon, on ne compte guère, au XVIIIème siècle, que trois affaires de viol par décennie. La violence additionnelle exercée par le système judiciaire et le faible succès des plaintes devaient décourager les victimes de porter ces faits devant les autorités. Ajoutons à cela que, hier comme aujourd’hui, le viol était souvent le fait de proches (ami, voisin ou collègue dans 80% des cas enregistrés à Lyon), ce qui rendait l’accusation d’autant plus difficile. De surcroît, des arrangements financiers étaient le plus souvent préférés à la procédure pénale à proprement parler – ce qui explique que les affaires effectivement portées en justice impliquaient souvent un agresseur lui-même issu du monde des dominés : un travailleur, jeune, célibataire et pauvre, tandis que les privilégiés pouvaient se permettre de monnayer le silence de leur victime. Enfin, cette réserve ne pouvait manquer d’être encore décuplée au sein d’une société où la virginité demeurait la condition du mariage, et où les notions de souillure et d’indignité formaient le socle de l’honneur public.

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Antoine Watteau, Le faux pas, 1716-1718.

La justice pouvait même, dans certains cas, se révéler la pire ennemie des femmes en se retournant littéralement contre les victimes. N’évoquons ici qu’une affaire de 1728, publiée dans le XVIIème volume des Causes célèbres de François Richer : nous y découvrons une certaine Marie-Louise Corpel, habitante du village de Pars (actuelle Aube), victime dans une grange d’une tentative de viol par le garde-chasse Jean Gobinot. Tirant de sa poche un couteau, cette femme résista et se défendit si bien qu’elle émascula son agresseur ! C’est ainsi que celui-ci, « au lieu d’éprouver le sort de Tarquin, éprouva celui d’Abélard », selon la formule du périodique relatant l’affaire. Légitime défense, dirions-nous ; tel ne fut pas l’avis de la justice, puisqu’au terme de la procédure judiciaire, c’est bel et bien cette Marie-Louise Corpel qui fut condamnée par l’arrêt final à cinq ans de détention à l’hôpital général.

L’émotion publique

Si la justice était une chose, le tribunal de l’opinion publique en était une autre. De nos jours, des voix critiques soulignent régulièrement la responsabilité médiatique dans la banalisation du viol, du féminicide conjugal et de toute autre violence faite aux femmes. S’il reste difficile de livrer une vue d’ensemble de la manière dont la presse traita ces affaires, et plus encore d’établir dans quelle mesure ce traitement journalistique contribua à la diffusion de la « culture du viol », il est établi que certains rédacteurs pouvaient se rendre coupables des pires euphémisations, transformant – comme nos propres journalistes savent encore le faire – les pires affaires de viol en affaires de cœur, les agressions sexuelles en faits divers amoureux. Cela n’empêcha pas cependant la presse de l’époque de s’élever, en plusieurs occasions, contre des cas de viol donnés pour infâmes et insupportables. Ainsi dans l’Espèce de Journal du 26 avril 1734 :

« Il y a quelques jours qu’un homme fit violence dans le marais à une jeune Caffetiere, dont il étoit amoureux depuis long-tems. Le mouchoir qu’il lui mit dans la bouche pour l’empecher de crier fut malheureusement enfoncé si avant, qu’elle étouffa avant que l’on s’en fut aperçu & que l’on pût y remédier. […] Ces avantures ne vous surprennent elles pas ? Que dites-vous d’un Pays, où les viols commencent à devenir communs […] ? Reconnoissez vous vôtre Paris ? Et ne croiriez-vous pas au contraire que j’ai tiré ceci de quelque relation de la Mingrelie ou du Royaume du Congo ».

Troquant ici le sexisme pour le racisme, selon un schéma de pensée qui n’est pas non plus étranger à notre époque, le rédacteur rejetait le viol dans le domaine de la « barbarie », d’un envers de la « civilisation » exaltée au siècle des Lumières. Certaines affaires ont donc pu connaître une forme de médiatisation, dans une presse qui leur restituait une réelle profondeur sociale. Ce fut essentiellement le cas à l’occasion des procès dont les pièces étaient livrées aux feuilles périodiques de ce siècle friand de « causes célèbres ».

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Illustration de Rétif de la Bretonne, Les nuits de Paris ou le Spectateur nocturne,
1788-1789.

Tel fut le cas dans l’affaire des sévices commis par un certain Durel de Vidonville, relatée dans la Gazette des tribunaux et les Causes célèbres de Nicolas Des Essarts sur le ton de la plus ferme condamnation morale. Écuyer, contrôleur-clerc d’office de la Maison du Roi, seigneur de dix villages, ce Vidonville s’était installé en 1775 à Neauphle-le-Château (actuelles Yvelines). Là, il remarqua une ouvrière en linge de quinze ans, Marie-Anne Marchebout, à laquelle il commanda un travail de plusieurs jours à réaliser à domicile. Au troisième jour, il s’en prit physiquement à la jeune fille, qui dut se défendre à coups de sabot pour s’extirper de son étreinte ! L’adolescente s’enfuit, fut ramenée quelques jours plus tard chez Vidonville par le valet de celui-ci, assurant que son maître était absent. La jeune fille reprenait son ouvrage lorsque, contre toute attente, son agresseur surgit. Il se saisit alors d’elle et « lui dit que sa résistance seroit vaine ; que ses cris ne seroient point entendus, & qu’elle ne seroit secourue de personne ». Les heures suivantes furent un déchaînement de sévices et de violences, bientôt suivis de péripéties romanesques, entre fuite et enlèvement, avec intervention des parents de l’une, des valets et de l’épouse légitime de l’autre… La presse, une fois n’est pas coutume, s’éleva contre les agissements de ce Vidonville, puni par un arrêt du 19 février 1777 pour avoir abusé de la sorte de ses prérogatives de puissant : il connut ainsi une condamnation exceptionnelle de 6 000 livres de dommages-intérêts envers sa victime, avec défense d’user à l’avenir de pareilles violences sous peine de punitions corporelles, et obligation d’afficher à ses frais cet arrêt à Neauphle, Versailles et autres lieux alentours !

Un enjeu de statut et de pouvoir

Cette affaire permet de surcroît de souligner à quel point les cas de viol s’inséraient, hier comme aujourd’hui, dans des rapports de domination et de pouvoir. Pouvoir des hommes sur les femmes, bien entendu ; pouvoir des adultes sur les enfants également, à en juger par la quantité d’affaires concernant des filles pré-pubères. De fait, le XVIIIème siècle connut, au niveau des mentalités collectives, une évolution dans le sens d’une plus grande sensibilité à la gravité des sévices sexuels visant les enfants. Ainsi s’explique le fait que les cinq pendaisons pour viol enregistrées par le Parlement de Paris sous le règne de Louis XV aient toutes concerné des victimes de moins de dix ans, et dans quatre cas des fillettes de moins de cinq ans. Parfois, c’était entre enfants, trop précocement sociabilisés à la sexualité des adultes, que ces drames se produisaient. Le plus souvent, il s’agissait néanmoins d’exactions commises par un adulte. Ces agresseurs n’hésitaient d’ailleurs pas à user de leur statut pour menacer leurs victimes de représailles si elles venaient à les dénoncer. Citons ici l’information judiciaire sur le viol dont Michel Estournel se serait rendu coupable, en 1724 à Lyon, sur Élizabeth Janot, âgée de dix ans : « Après s’estre satisfait, il renvoya ladite Janot qui pleuroit amèrement et luy remit des vieux souliers […], luy recommandant de ne rien dire, la menassant qu’il la tueroit sy elle en parloit ».

Pour ajouter à la violence de ce tableau, signalons enfin que nombre d’affaires furent portées devant les commissaires de police en raison des maladies vénériennes contractées par les fillettes dans ces rapports, dont l’infamie symbolique comme les effets physiologiques achevaient de convaincre les parents de judiciariser l’affaire. Ne citons ici que le témoignage livré le 14 septembre 1775 par une mère, Jeanne Besque, ouvrière en linge et épouse d’un compagnon serrurier résidant rue Notre-Dame de Nazareth à Paris :

« Il y a trois semaines, sa fille, Anne, 9 ans 1/2, s’est plainte d’avoir mal en urinant, elle n’a d’abord pas fait grande attention, mais a vu ensuite qu’elle avait les parties naturelles très enflées, elle lui a dit que c’était un particulier nommé Jubert, qui demeure sur le même quarré d’elle, qui l’avait fait coucher à terre sur le carreau de son cabinet, et lui avait fait beaucoup de mal à sa partie naturelle, en disant que si elle prévenait sa mère, il la couperait par morceaux, et la jetterait dans la rivière, alors elle l’a menée à l’Hôtel-Dieu où on lui a dit que sa fille avait été forcée par un homme au mal vénérien, dont la petite était maintenant atteinte ».

La violence sexuelle visait donc en priorité les plus démunies ou innocentes. Ce fait attire du même coup notre attention sur la place qu’occupaient, au sein de ces rapports de pouvoir, les enjeux de classe. L’extension du modèle de la famille nucléaire bourgeoise, élargie par une domesticité croissante, participa largement à la multiplication des agressions sexuelles à domicile, surdéterminées par le statut social respectif du violeur et de sa victime. Les archives de la police nous permettent par exemple de découvrir le cas d’une Élizabeth Huré, 17 ans, originaire du Faubourg Saint-Martin, employée comme domestique chez un maître, marié, qui abusa d’elle sexuellement durant des semaines. Il la fit par la suite loger dans une auberge où il lui donnait rendez-vous, la traînait chaque nuit à travers Paris et « jouissait d’elle dans les dites rues », non sans la battre lorsqu’elle refusait de se livrer à lui.

La servante justifiée.jpeg

Estampe de Nicolas de Larmession (graveur) et Nicolas Lancret (peintre du modèle),
« La servante justifiée », XVIIIème siècle.

Précisons enfin que la qualité sociale des hommes accusés de viol ne manquait pas de peser favorablement dans la balance d’une justice socialement orientée. Respectivement, le rang de la victime constituait l’un des éléments sur lesquels s’appuyait l’institution pour fonder son verdict. D’après le Traité de la justice criminelle de France de Daniel Jousse (1752) : « la qualité de la personne à qui la violence est faite augmente ou diminue avec le crime. Ainsi une violence faite à une esclave où à une servante est moins grave que celle qui serait faite à une fille de condition honnête ».

Réputation, honorabilité et domination masculine

Le viol se présente à l’évidence comme l’un des plus terribles instruments au sein de l’arsenal de la domination masculine. En effet, par le viol, il s’agissait également de contrôler les déplacements des femmes, de limiter leur appropriation de l’espace public, de définir une partition des lieux autorisés ou interdits. Les viols déclarés ne se produisaient qu’exceptionnellement à domicile, espace socialement désigné comme celui de l’activité « normale » des femmes. Ainsi que l’a démontré François Giraud à partir du cas de la Nouvelle-Espagne au XVIIIème siècle, les viols déclarés n’avaient pas lieu là où les femmes étaient attendues du fait des fonctions de reproduction sociale qui leur étaient assignées, comme le lavoir ou le marché, mais bien dans des espaces désignés comme masculins : la taverne, la route, les rues éloignées du centre commerçant. La présence des femmes y était perçue comme décalée, déplacée, car ces espaces transformaient automatiquement celle qui les pratiquait en femme des rues (mujer callejera), à la vertu douteuse.

Car tout cet édifice reposait bel et bien sur une volonté de mesure, de jugement et d’encadrement de l’honorabilité des femmes. Au-delà de leur statut social à proprement parler, leur réputation n’était pas sans influence sur la réponse judiciaire. Une victime véritable ne pouvait être, aux yeux de la justice, qu’une « bonne fille », sage et vertueuse. Au cours de leurs dépositions, les victimes n’avaient donc de cesse d’insister sur la respectabilité sans tache de leur personne, de leur famille et de leur entourage. Inversement, c’est cette même crainte de l’infamie qui retenait les femmes de porter leur affaire en justice. Dans la mesure où l’honneur constituant la valeur morale par excellence de cette société d’Ancien Régime, le traumatisme secret pouvait sembler moins pesant que le scandale public.

Enfin, ces questions de réputation entraient manifestement en jeu dans la perpétration du viol lui-même : dit autrement, les hommes se permettaient d’autant plus d’imposer des rapports sexuels aux femmes que celles-ci pâtissaient, souvent à l’échelle du quartier, d’une réputation de «fille facile» – ou, plus explicitement encore, de prostituée. À quelques pas de la Bastille, une certaine Françoise Chandelier fut ainsi approchée en 1775 par son voisin Martin, qui lui lança : «tu fais bien de rentrer sacrée garce, sacrée putain, car j’allais fermer la porte à clef», ajoutant «qu’elle était toujours fourrée avec des soldats aux gardes». C’est alors qu’il « se jeta sur elle et la maltraita avec toute la violence possible en lui bouchant la bouche pour que les voisins n’entendent pas les cris qu’elle faisait » ! De même, l’historien Alexis Bernard nous fait connaître l’affaire d’une certaine Marie Reboul, en 1755, que ses violeurs « accablèrent des injures les plus atroces, notamment de bougresse, de putain connue pour telle » (nous soulignons).

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Jean-Honoré Fragonard, La résistance inutile, vers 1770.

Ces récits ne sont pas sans ambiguïté, toutefois : les femmes évoquées avaient-elles véritablement, à l’échelle locale, une image de débauchée ou de prostituée ? Ou n’était-ce là qu’une stratégie des agresseurs, qui utilisaient cette prétendue réputation de leurs victimes comme un argument, dans le feu de l’action, pour justifier leur conduite aux yeux de Dieu, de la société, à leurs propres yeux peut-être ? Ces injures ne constituaient-elles pas un malsain expédient visant, pour les auteurs du crime, à s’absoudre moralement en légitimant leurs actes de violence et d’humiliation ? Quoi qu’il en soit, ces viols accompagnés d’insultes concernant la respectabilité des victimes peuvent sans aucun doute être rattachés à des mécanismes punitifs caractéristiques de la domination masculine, par lesquels les hommes venaient brutalement châtier une infamie supposée, sanctionner une conduite regardée comme déviante.

***

Les problèmes soulevés par le phénomène du viol au XVIIIème siècle suggèrent des objets de réflexion éminemment actuels, depuis la question originelle du consentement jusqu’à celle de l’encadrement médico-juridique des agressions sexuelles, en passant par les enjeux d’administration de la preuve, de respectabilité des victimes et de valeur accordée à leur parole. En revanche, d’un point de vue historiciste, attentif à la différence des temps, ces affaires révèlent une sensibilité collective, une perception sociale du viol et, plus largement, de la violence ordinaire et quotidienne, qui rattachent résolument l’Ancien Régime à une préhistoire de la « civilisation des mœurs ». Ce n’est toutefois qu’au prix des plus âpres luttes sociales, et non pas seulement d’une dynamique sourde et régulière d’éviction de la violence, que le viol, les agressions et, dernièrement, le harcèlement sexuel, devinrent des enjeux centraux du débat public, arrachant ainsi le viol à sa qualité, bien notée par Jean-Claude Chesnais et tout à fait palpable au XVIIIème siècle, de «seul crime dont l’auteur se sente innocent et la victime honteuse».

Guillaume Lancereau.

Aller plus loin

Alexis Bernard, « Les victimes de viols à Lyon aux XVIIème et XVIIIème siècles », dans Benoît Garnot (dir.), Les victimes, des oubliées de l’histoire ?, Rennes Presses universitaires de Rennes, 2000, p. 455-467.

Jean-Claude Chesnais, Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours, Paris, Laffont, 1981.

Arlette Farge, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIème siècle, Paris, Julliard, 1979.

Arlette Farge, Vies oubliées. Au cœur du XVIIIème siècle, Paris, La Découverte, 2019.

François Giraud, « Viol et société coloniale : le cas de la Nouvelle-Espagne au XVIIIème siècle », Annales ESC, n°41-3, 1986, p. 625-637.

Hans-Jürgen Lüsebrink, « Les crimes sexuels dans les “Causes célèbres” », Dix-huitième siècle, n°12, 1980, p. 153-162.

Michel Porret, « Victime du crime en son corps et en son âme. Les enjeux de la médecine judiciaire au siècle des lumières à Genève », dans Benoît Garnot (dir.), Les victimes, des oubliées de l’histoire ?, Rennes Presses universitaires de Rennes, 2000, p. 469-479.

Jean-Christophe Robert, « Le viol et sa répression par les juridictions intermédiaires du Roussillon au XVIIIème siècle », dans Gilbert Larguier (dir.), Les justices royales secondaires en Languedoc et en Roussillon, XVIIème-XVIIIème siècles, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2008, p. 83-101.

Georges Vigarello, Histoire du viol, XVIème-XXème siècle, Paris, Seuil, 1998.

4 commentaires sur « Un crime au temps des Lumières. Vivre, dire et punir le viol au XVIIIème siècle »

  1. Bonjour
    Votre article est très intéressant.
    Sur l’écart entre le droit et les pratiques judiciaires et sociales, à partir de quand les traités juridiques et les ordonnances condamnent-ils le viol?

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    1. Bonjour, merci de votre retour.
      Cela varie énormément en fonction des espaces considérés mais, globalement, les recueils de lois, traités et autres coutumiers condamnent le viol dès le Moyen Âge tardif. C’est néanmoins à partir du XVIe siècle que se précise la définition du viol et des peines.

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