À l’heure où vous nous lisez, vous avez déjà certainement mis sur pied votre sapin de Noël et décoré celui-ci de vos plus belles guirlandes, cimiers, boules ou autres suspensions en tous genres. D’origine païenne et celtique, le culte de l’arbre acquit progressivement une signification chrétienne, au point que le sapin symboliserait l’arbre du jardin d’Éden, et les boules rouges qui le décorent, les pommes de la Connaissance. Dans les arbres des mystères médiévaux comme sur les sapins de Noël, les pommes de la faute originelle sont accompagnées d’hosties non consacrées représentant le Christ rédempteur. Mais, comment au juste l’arbre de Noël s’est-il progressivement imposé dans les intérieurs ? Un détour par le XVIIIe siècle peut s’avérer éclairant à plus d’un titre.

La longue histoire de l’arbre de Noël

Une légende tenace, véhiculée en particulier par l’iconographie du XIXe siècle, veut que Martin Luther ait introduit le sapin de Noël. Sur une gravure de Carl August Schwerdgeburth datant de 1856, on peut y apercevoir le réformateur allemand un luth à la main accompagnant des chants, autour d’un arbre agrémenté de bougies. Une image des plus trompeuses, même si l’auteur des 95 thèses a bel et bien écrit de nombreux cantiques.

Luther sapin

Il est donc particulièrement difficile de dater précisément l’apparition de cette coutume aujourd’hui presque universelle, et que l’on renvoie bien souvent à l’Europe germanique et scandinave. Pour les uns, la tradition du sapin serait alsacienne, pour d’autres elle serait germanique voire encore scandinave. De quoi perdre un peu la boule !

Si la présence de végétaux hivernaux symbolisant la joie ou la fertilité tels que les houx, les lauriers, ou les genévriers, ainsi que la présence dans les intérieurs de conifères dans l’espace urbain lors des processions sont des pratiques anciennes, attestées par les sources dès la fin du Moyen Âge, il faut véritablement attendre la fin du XVIIe siècle pour voir apparaître des arbres décorés à la période de Noël. Bien sûr, la ville alsacienne de Sélestat peut se targuer, dès 1521 au moins, d’introduire des sapins dans la ville, puisque les archives municipales mentionnent la dépense de deux schillings pour défrayer des gardes-forestiers chargés de surveiller les arbres de la forêt de la localité à partir de la saint Thomas (21 décembre) – et en 1555, la ville menace de punition ceux qui s’aventureraient à couper des arbres de Noël dans la forêt. À Strasbourg aussi, une relation datant de 1605 nous explique qu’on dressait un sapin dans les maisons avant d’y suspendre des roses en papier de couleur, des pommes, des sifflets et des bonbons. Cependant, comme le remarquent Alain Cabantous et François Walter, la première représentation picturale d’un arbre décoré, ici un pin, est à mettre à l’actif du peintre Nikolaus Hoffmann.

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L’essence privilégiée est encore loin d’être le sapin, tant l’iconographie regorge de références aux feuillus, mais aussi aux arbres fruitiers ! Dans ce millefeuille végétal bariolé, on ne peut que mentionner le buis, dont Élisabeth-Charlotte du Palatinat, épouse de Philippe d’Orléans, a livré un témoignage saisissant dans une lettre de 1708, relatant sa stupéfaction en assistant au Christkindel allemand :

« Je sais bien ce que c’est que Saint-Nicolas par toute l’Allemagne, et on m’a souvent fait ma leçon par là, mais je ne sais si vous avez un autre jeu qu’on fait encore en Allemagne, qu’on appelle le Christkindel, comme qui dirait l’Enfant-Christ, où on dresse des tables comme des autels et qu’on garnit pour chaque enfant de toutes sortes de choses, habits neufs, argenterie, argent, soie, des poupées, sucreries et toutes sortes de choses. On met sur ces tables des arbres de buis et à chaque branche on attache une petite bougie : cela fait le plus jolie effet du monde. J’aimerais à le voir encore à l’heure que je vous parle ! »

On se souvient aussi des Souffrances du jeune Werther, roman de Goethe dans laquelle Werther rend visite à Charlotte en 1772 et trouve la jeune fille occupée à préparer la fête et « l’arbre décoré de bougies, de sucres d’orge et de pommes ». Bien qu’émanant d’une source littéraire, cette citation corrobore l’idée qu’au tournant du XVIIIe siècle, les décorations du sapin, initialement composées de pommes rouges (les Wiehnachtsaepfele) et d’hosties, s’enrichissent progressivement de friandises, de jouets pour les enfants, puis de bougies, comme semble l’indiquer la baronne d’Oberkirch, de passage à Strasbourg en 1785.

Le début d’une diffusion massive

D’abord marqueur social aristocratique, le sapin se répand progressivement selon un modèle de diffusion désormais bien connu. S’il est d’abord un arbre exhibé, du moins dans l’espace alsacien et rhénan au XVIIe siècle, dans les locaux des corporations ou alors en plein air, il intègre au XVIIIe siècle la sphère domestique et privée. Un observateur allemand remarque d’ailleurs en 1737 qu’à la soirée de Noël, chacun dispose de son petit sapin où est déposé son cadeau personnel. Il faut ici souligner combien la reconfiguration de l’espace domestique, marquée par une privatisation progressive des intérieurs, joue en faveur d’une attention accrue à la décoration et à l’ornement des maisons, tant dans le quotidien qu’au moment des fêtes religieuses qui scandent le calendrier. La coutume de l’arbre de Noël apparaît même de l’autre-côté de l’Atlantique, lorsque des immigrants allemands l’instituent à la fin du siècle au Québec. Ainsi, c’est à Sorel que, le 25 décembre 1781, Friederike Charlotte Louise von Massow, l’épouse du général allemand von Riedesel, réalise une grande première, en émerveillant son entourage avec un sapin illuminé. Le sapin de Noël sur pied et orné de ses décorations se diffuse ensuite au Danemark, puis en Norvège, en Allemagne du sud, en Bohême, et enfin en Autriche au début du XIXe siècle. On considère que c’est la marchande d’origine juive, Fanny von Arnstein (1758-1818) qui aurait introduit à Vienne le sapin à la mode berlinoise le 24 décembre 1814. En France, l’arbre semble mentionné pour la première fois dans la correspondance d’Hélène de Mecklembourg, duchesse d’Orléans, qui, parlant de son Noël 1837, évoque le « bel arbre » que la reine Marie-Amélie de Bourbon disposa dans son « salon blanc, pour qu’il [lui] rappelât l’Allemagne ».

 

Certes, le modèle du sapin domestique ne connaîtra une généralisation massive et globale qu’à partir de la guerre franco-prussienne de 1870, mais son histoire, qui commence bien avant le XIXe siècle, montre bien qu’elle est empreinte de circulations et de mimétismes. Si le prestige des fêtes aristocratiques et curiales donne lieu à des imitations, il convient de rappeler que, dès le XVIIIe siècle, l’arbre de Noël ne pouvait se résumer simplement à une mode élitaire.

Jan Synowiecki

 

Pour aller plus loin :

Alain Cabantous et François Walter, Noël. Une si longue histoire…, Paris, Payot, 2016.

Auguste Hollard, « Les origines de la fête de Noël », Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, vol. 11, n° 3, 1931, p. 256-274.

Vincent Moriniaux, Les Français face à l’enrésinement XVIe-XXe siècles, Paris, thèse de doctorat en géographie, 1999.

 

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