Les festivités du nouvel an à peine passées, votre vin ou votre champagne à peine cuvé, voici qu’Échos des Lumières vous propose un voyage dans le temps alcoolisé où Lumières rimait avec bière et autres breuvages enivrants… Pourtant, face à la multiplication des tavernes, débits de boissons et nombreuses pratiques d’ivrognerie, les autorités publiques ne restèrent pas de marbre, même si la lutte contre l’ivresse ne fut pas de tout repos.

Diversité des boissons

La France du XVIIIe siècle offre une carte saisissante de la diversité des boissons alcoolisées que l’on peut consommer dans les sphères privée et publique. Le vin demeure l’un des incontournables classiques dont la consommation ne fait globalement qu’augmenter. Les surfaces cultivées dans le royaume seraient passées d’un million d’hectares de vignes vers 1500 à 1 576 000 hectares à la fin de l’Ancien Régime, une augmentation substantielle accompagnée d’une hausse de la productivité. On estime que la consommation moyenne de vin serait passée de plus de 72 litres de vin par habitant et par an à plus de 105 litres, les philosophes des Lumières n’étant pas épargnés. En effet, Voltaire, qui ingurgite entre 0,27 et 0,54 litre de vin quotidiennement, d’après les chiffres avancés par Matthieu Lecoutre, se plaît à dire qu’il « aime à boire ». In vino veritas… Si le temps est à l’apparition et à la consolidation des grands crus bourguignons, bordelais et champenois dans la consommation des élites urbaines, la masse du menu-peuple se satisfait le plus souvent de crus locaux ordinaires, de piquettes insipides ou de vins coupés d’eau servis dans les débits de boisson. Il faut dire qu’une bouteille de champagne coûte environ huit livres, soit le salaire de quatre jours d’un ouvrier qualifié à Paris, tandis qu’un grand vin de Médoc se monnaie trois livres.

La bière connaît un également un franc succès, en particulier dans le nord de la France où les brasseries se multiplient. Ainsi, on en compte pas moins de 22 à Lille au XVIIIe siècle, et à la fin du siècle, on considère qu’un Lillois consomme environ 100 litres de bière par an. À Strasbourg aussi, on assiste à une floraison de brasseries dans la ville ainsi qu’à un essor considérable de la consommation d’une boisson qu’on n’hésite pas à agrémenter de beurre, de miel ou de plantes. Dans le reste du royaume, la consommation de bière demeure plus confidentielle, et on laisse le soin aux médecins septentrionaux, à l’instar de Gérard-François Crendal, d’en dresser un véritable éloge, rappelant que cette boisson

« n’est composée que d’orge, de bonne eau et de fleurs de houblon, c’est certainement une boisson salutaire, qui nourrit, engraisse, rafraichit, qui tient le ventre libre, pousse doucement par les urines, et qui convient à presque tous les tempéraments […]. L’on prétend que la vie de l’homme serait plus longue, s’il ne buvait que de la Bière, en se passant entièrement de Vin : l’on remarque que ceux qui ne se servent point d’autre boisson sont ordinairement grands, forts et bien faits ».

Enfin, il ne faudrait omettre à ce tour de France des alcools le développement des eaux de vie : dès le XVIIe siècle, apparaissent les premiers Cognacs en Charente et les premiers Armagnacs de Gascogne pour assouvir une demande hollandaise croissante. C’est aussi l’époque des schnaps et kirchwasser dans l’est du royaume. Dans les villes, les limonadiers et distillateurs distribuent ces eaux de vie à un public urbain qui en est de plus en plus friand. Au rayon des alcools forts, et à la faveur de l’essor du commerce colonial transatlantique, les contemporains peuvent également se délecter d’un verre de rhum (connu aussi sous le nom de « tafia » ou « eau des Barbades ») ou de punch, dont la consommation se répand dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Le nombre de breuvages enivrants est à l’image de celui des lieux de sociabilité où on peut les consommer. Le cas de Paris est à ce titre emblématique de la densité des débits de boisson, qu’il s’agisse des cabarets, des tavernes, ou autres petites gargotes ambulantes où le promeneur peut se rafraîchir le gosier : au XVIIIe siècle, on en compte pas moins de 43 000, et en 1792, le faubourg Saint-Marcel en totalise pas moins de 800, soit un cabaret pour 80 habitants !

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Mercier a beau ironiser sur ces « régiments d’ivrognes » qui envahissent les rues, témoignant de cette traditionnelle condescendance des élites urbaines à l’égard d’un menu-peuple inapte à s’autocontrôler, l’ivresse touche aussi les milieux bourgeois et aristocratiques. En juillet 1773, les Mémoires secrets rapportent que tout le Palais-Royal avait été scandalisé par l’indécence du comportement du duc de Chartres qui, après avoir joué et dîné chez un seigneur polonais, s’était promené dans le jardin avec son hôte et, manifestement imbibé d’alcool, avait tenu « tout haut les propos les plus obscènes & chanté les chansons les plus grivoises ».

L’ivresse condamnée

À partir du XVIe siècle pourtant, l’ivresse se voit de plus en plus condamnée moralement et pénalement. En 1536, François Ier promulgue d’ailleurs un édit faisant de l’ivresse et de l’ivrognerie des crimes passibles de poursuites judiciaires, tant en raison des troubles qu’elle sont susceptibles de causer à l’ordre public que des comportements indécents voire dangereux et blasphématoires qu’elles peuvent stimuler. Face à des pratiques d’enivrement solidement enracinées dans la population, cet édit se révèle être dans les faits quasiment inapplicables, faisant dire ironiquement à Legrand d’Aussy en 1782 qu’ « encore une fois, quand un Souverain prononce une loi quelconque, il doit au moins examiner avant si elle est telle qu’il puisse la faire observer ». En dépit des difficultés à faire appliquer l’édit à la lettre, accentuées par l’inégale aptitude des juridictions locales à suivre les préconisations royales, les pouvoirs civils se montrent de plus en plus préoccupés par la répression de l’ébriété. Toutefois, la politique de lutte contre l’ivresse manque de cohérence globale à l’échelle du royaume, de quoi faire un peu tourner la tête : à Bordeaux, les hôteliers et cabaretiers du faubourg des Chartrons sont interdits de servir à boire en 1684… Avant d’être autorisés à le faire en 1687 ! Une telle inefficacité réglementaire se retrouve également pour la sanctuarisation du service divin, alors que l’arsenal législatif tente de se renforcer face aux excès des jours de fête. La lutte contre les fêtes s’avère peu concluante, malgré la promulgation par le parlement de Paris d’une cinquantaine d’arrêts visant à endiguer ces pratiques populaires grivoises. La difficulté des pouvoirs à encadrer les abus liés à la consommation d’alcool se lit aussi à travers leur incapacité à restreindre réellement les horaires des débits de boisson.

Acculées à reconnaître leur échec à faire régresser durablement l’ivrognerie, les autorités ne peuvent qu’essayer de limiter les troubles causés à l’ordre public, même si les commis de la police censés faire respecter l’ordre dans la ville montrent parfois un zèle plutôt timoré… Ainsi de ces gardes-suisses du jardin des Tuileries repris de volée par le Ministre de la maison du roi, Amelot de Chaillou, qui écrit en 1778 au gouverneur du palais, le marquis de Champcenet :

« Je suis informé, M. des désordres qui se commettent journellement par les Suisses du Palais des Tuileries. Il ne vous ont surement pas rendu compte que vers le 12 ou le 15 du mois dernier un homme ivre étant tombé la nuit dans le fossé qui sépare les Champs-Élysées des jardins par eux réunis à la Garde de Paris, quoi qu’ils sussent très bien qu’ils devaient le remettre à la Prévôté de l’hôtel qu’avant de le remettre à la Garde ils lui prirent sa montre et ses boucles d’argent et l’argent qu’il avait sur lui (…).Que ces Suisses et les cafetiers donnent à voire et à manger dans l’intérieur du jardin à toutes sortes d’heures indistinctement les fêtes et dimanches et cela a même été observé le jour de Pâques dernier. Un pareil désordre ne pouvant se tolérer, j’ai cru devoir vous en prévenir. »

En parallèle de ces tentatives inégalement efficaces de circonscrire la consommation de boissons alcoolisées, on assiste à l’essor progressif d’un discours moral de la tempérance stigmatisant l’ivresse comme contrevenant aux idéaux de la « civilisation des mœurs » et à l’ethos de l’honnête homme, maître de lui-même et de ses passions. Par ailleurs, non seulement la consommation d’alcool coûte cher, mais elle est improductive économiquement parlant, favorisant au contraire l’oisiveté, mère de tous les vices. Ce discours normatif n’est pas exempt de considérations médicales, la posture de Gérard-François Crendal évoquée précédemment demeurant somme toute marginale. L’étaminier du Maine Louis Simon prône ainsi une sobriété et une modération à toute épreuve : « Si vous voulez vivre longtemps et en bonne santé, ne faites jamais d’excès en aucune chose, surtout dans le boire et le manger ». L’Encyclopédie, désireuse de dissocier la morale de la médecine, considère ainsi que l’ivresse est un

« état contre nature, dérangement plus ou moins considérable du corps & de l’esprit, que produisent le plus ordinairement les liqueurs fermentées bûes avec excès. En nous renfermant, comme il convient dans notre sujet, nous ne devons voir dans l’yvresse qu’une maladie, & nous borner à l’examen des symptômes qui la caractérisent, des causes qui l’excitent, & des remedes qui la guérissent ; laissant au moraliste & au théologien le soin de joindre les désordres qu’entraîne l’yvresse en privant l’homme de sa raison ; & la grandeur de la faute commise par cette sorte d’intempérance, & d’en éloigner les hommes par les traits plus ou moins efficaces que leur fournissent la morale & la religion. »

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Les médecins des Lumières s’emparent de l’ivrognerie pour décrire dans un luxe de détails les effets délétères de l’alcool sur la santé, même si certains d’entre eux continuent de croire mordicus en l’aspect bénéfique d’une cuite mensuelle… Louis de Jaucourt est d’ailleurs loin de condamner cette pratique permettant selon lui de « ranimer, et remonter, pour ainsi dire, la machine par quelque excès ». Cependant, le corps médical est de plus en plus unanime pour dénoncer les conséquences funestes de l’alcool, réputé déséquilibrer les fluides présents dans le corps, alors que la médecine demeure largement d’inspiration néo-hippocratique. Dès lors, il s’agit de remédier aux maux engendrés par une consommation excessive d’alcool. Pour accélérer le rétablissement des buveurs, le vomissement demeure la solution privilégiée, car elle permet dissiper naturellement les vapeurs. Mais les médecins du XVIIIe siècle considèrent aussi que les chocs émotionnels sont susceptibles d’aider à mieux évacuer l’alcool. Ainsi de cet homme sérieusement méché d’Ottonville qui, « étant tombé dans un fumier, & craignant de paraître dans cet état devant son épouse, descendit dans un fleuve pour se laver ; il fut si vivement saisi par la fraicheur subite de l’eau, qu’il rentra tout-de-suite dans son bon sens. »

 

Si une véritable culture de la boisson semble se mettre en place dans la France d’Ancien Régime, la difficulté éprouvée par les autorités à juguler les excès causés par l’alcool disent combien l’enivrement faisait partie intégrante des pratiques sociales du XVIIIe siècle, tant chez les élites que le menu-peuple. Face aux abus, un discours médical stigmatisant les méfaits de l’ivresse et faisant écho aux préconisations actuelles apparut. On était loin du Dry January et on ne parlait pas encore d’alcoolisme, mais les jalons d’une lutte contre l’alcool étaient déjà bel et bien posés.

Jan Synowiecki

 

Pour aller plus loin

Arlette Farge, « L’ivresse dans le Paris populaire du XVIIIe siècle », Revue de la BNF, vol. 2, n° 53, 2016, p. 37-45.

Matthieu Lecoutre, Le goût de l’ivresse. Boire en France depuis le Moyen Âge (Ve-XXIe siècle), Paris, Belin, 2017.

Pour le cas des Tuileries : Archives nationales, O1 419, p. 252.

Article « Ivresse » de l’Encylopédie : https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Encyclop%C3%A9die/1re_%C3%A9dition/YVRESSE

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