Jet privé, faux passeport, stratagèmes à sept millions de dollars : les gros titres de ces derniers jours témoignent de la fascination qu’exerce, sinon sur le grand public, du moins sur l’espace journalistique, l’évasion du désormais célèbre Carlos Ghosn, auteur d’importantes « restructurations » et délocalisations à la tête de Renault-Nissan, et qui aurait déjà pu attirer l’attention d’Échos des Lumières pour sa soirée d’anniversaire à 634 000 euros, organisée à Versailles en 2014, dans un goût d’Ancien Régime.

Au XVIIIème siècle déjà, le grand public se passionnait pour les récits d’évasion. Certains épisodes sont passés à la postérité : ainsi de la fuite de Casanova, échappé de la prison vénitienne des Plombs en 1756, ou des multiples évasions de Latude dans les années 1750 – l’échelle de corde qui servit supposément à son évasion de la Bastille fut même exposée dans la salle des États du Louvre à l’occasion de l’exposition commémorative du Centenaire de la Révolution en 1889. Le siècle des Lumières se caractérise de ce point de vue par un changement de paradigme sur l’évasion, substituant à la réprobation traditionnelle de cette dérobade sans honneur, une morale de la résistance à l’arbitraire.

Un phénomène récurrent

La prison contemporaine est pensée comme un univers étanche et isolé du monde. Les détenus en savent quelque chose, tout comme peuvent en faire l’expérience hors-les-murs leurs défenseurs ou leurs soutiens, depuis les militants du Genepi, jusqu’aux groupes rassemblés le 12 janvier 2019 à Paris contre la réouverture de la Santé, ou mobilisés le 31 décembre dernier en plusieurs points du globe pour manifester à grand bruit leur solidarité avec les enfermés.

Burn the prison society

Par comparaison, la prison du XVIIIème siècle apparaît comme un espace autrement poreux. Tout d’abord, les visites y étaient nombreuses, tout au long de la journée, et ne faisaient l’objet d’aucun encadrement réglementaire, à l’exception précisément des dispositions punitives qui privaient un détenu de visite pour une durée déterminée. On pouvait donc traverser les prisons à sa guise, y flâner ou seulement passer y prendre le café ! De surcroît, les murs des prisons n’étaient pas alors dépouillés et esseulés comme ceux d’aujourd’hui : de nombreuses boutiques et maisons s’y accolaient, phénomène à l’évidence favorable aux évasions.

Reconstitution de la Bastille (2).PNGReconstitution temporaire de la Bastille pour le Centenaire de 1889

Ainsi que l’a montré Sophie Abdela dans sa récente thèse sur La prison parisienne au XVIIIème siècle, les évasions réussies utilisaient le plus souvent ces bâtiments voisins. En 1741, c’est en louant une chambre mitoyenne à la cellule de son maître Martin de Saint-Martin, incarcéré dans la prison du For l’Évêque (quartier parisien de Saint-Germain-l’Auxerrois), qu’une servante parvint à percer la muraille et à le libérer. En 1784, un épisode similaire était signalé au Grand Châtelet : 17 détenus s’unirent pour fabriquer une sorte de pont ou d’échelle qui leur permit de gagner le toit de la maison la plus proche.

Le caractère infiniment inventif et romanesque de ces opérations ne fut pas pour rien dans la cristallisation des passions populaires autour de la figure du brigand évadé, dont Cartouche constitua assurément l’incarnation la plus remarquable en terrain français.

Le véritable portrait de Cartouche.jpeg

L’évadé : une figure publique

Né en 1693, chef d’une bande de pillards et d’assassins, Cartouche fut arrêté le 14 octobre 1721 après plusieurs évasions réussies, qui lui avaient valu une certaine notoriété. D’après le récit du Mercure, le brigand fut conduit au Grand Châtelet, pieds et mains enchaînés. Une semaine plus tard, dans la nuit du 21 octobre, il entreprit de creuser au travers d’un mur de sa cellule, miné par l’humidité. Descendu dans une fosse d’aisance, il s’arma d’un barreau de la fenêtre et perça un second mur. Parvenu dans une seconde fosse, il réitéra l’opération et déboucha dans une boutique voisine de la prison ! Il ne dut sa réincarcération qu’aux cris du propriétaire éveillé par les aboiements de son chien : des archers du guet interrompirent leur bivouac à l’eau-de-vie pour se précipiter au Châtelet et restituer l’intrépide Cartouche à ses geôliers. Il subit le supplice de la roue un mois plus tard, expiant ainsi à vingt-huit ans, tandis qu’au cours de l’année suivante les peines les plus lourdes s’accumulèrent contre ses anciens complices : fouet, galères, bannissement à perpétuité et exécutions.

Portrait de Cartouche en buste

Mais le fait remarquable de cette affaire tient à la célébrité dont bénéficia immédiatement ce personnage. La presse de l’époque s’en fit amplement l’écho : on annonça dès janvier 1722 la publication, par un libraire d’Amsterdam, de Nouveaux Entretiens des Ombres aux Champs Élysées s’ouvrant sur « l’arrivée de Cartouche aux Enfers ». À Anvers, en 1725, parut le poème Le Vice puni, ou Cartouche, comprenant un « dictionnaire Argot-François, à deux colonnes », signe de la curiosité du lectorat pour les manières populaires. Le Mercure de France annonça cette publication comme « un tissu continuel de choses plaisantes, badines & qui peuvent amuser agréablement ». Enfin, le théâtre s’empara rapidement du sujet : dès novembre 1721, avant même l’exécution, le théâtre italien monta un « Arlequin Cartouche, Comédie Italienne, en cinq actes, sans nœud, & sans autre dénouëment que la prise de ce Voleur ». Le Mercure, à nouveau, se fit l’écho de la passion dévorante du public : début novembre, le parterre réclamait à grands cris que les comédiens français abrègent une représentation d’Ésope à la Cour pour passer immédiatement à une pièce mettant en scène les péripéties de Cartouche !

Artistes de l’évasion et sympathies populaire

Le dramaturge et journaliste Marivaux nous a légué une description des sentiments ambivalents du peuple parisien quant aux brigands livrés au bras de la justice, entre fascination pour les exécutions, et sympathie pour les victimes du bourreau :

« On allait un jour faire mourir deux voleurs de grands chemins ; je vis une foule de peuple qui les suivait ; je lui remarquai deux mouvements qui n’appartiennent, je pense, qu’à la populace de Paris.

Ce peuple courait à ce triste spectacle avec une avidité curieuse, qui se joignait à un sentiment de compassion pour ces malheureux ; je vis une femme qui, la larme à l’œil, courait tout autant qu’elle pouvait, pour ne rien perdre d’une exécution dont la pensée lui mouillait les yeux de pleurs ».

La fascination affectueuse du peuple à l’égard des prisonniers évadés ne saurait s’expliquer indépendamment de cette « compassion » pour les « malheureux », compassion non pas universelle, mais gouvernée par un sentiment d’identification sociale avec les condamnés. La société laborieuse du XVIIIème siècle était perpétuellement hantée par la précarité. Au sein de ce monde de travailleurs fragiles et de petits métiers, les basculements vers le brigandage, la prostitution et autres formes d’illégalisme étaient monnaie courante.

De surcroît, cet univers du travail manuel, de blanchisseuses et d’artisans, de maçons et de sages-femmes, de couturières et de barbiers, était empreint d’un profond respect de l’ouvrage accompli, du savoir-faire, voire du génie de l’artiste aux mains d’or. Si les évasions suscitaient un tel engouement, c’est qu’elles étaient l’occasion d’une démonstration de sens pratique et de compétences techniques, d’ingéniosité et d’habilité autant que d’efforts et de persévérance – autant de qualités, donc, dans lesquelles le peuple des villes se reconnaissait pleinement, et qui formaient le socle de son univers professionnel et moral. Cette dimension fut à l’origine de la réputation d’un récidiviste de l’évasion, âgé de vingt-deux ans, Jack Shepperd, qui devint en 1724 « le sujet de conversation quotidien de toute la nation », comme l’écrit l’historien Peter Linebaugh dans son ouvrage sur Les pendus de Londres.

Jack Sheppard

Né en 1702, orphelin d’un père charpentier, Sheppard avait tout pour susciter l’identification des catégories populaires de Londres : issu de Spitalfields, quartier industriel de tisserands en soie (notamment des huguenots français en exil) précarisés par l’importation du métier à tisser mécanisé, Sheppard avait été interné dans une workhouse, l’une de ces maisons, de travail autant que de correction, dans lesquelles les autorités enfermaient les indigents et les vagabonds sous prétexte d’assistance publique et de moralisation. Apprenti un temps, jeté à la rue après la rupture de son contrat, Sheppard se découvrit une carrière de voleur à la tire et de cambrioleur qui lui valut sa première incarcération en avril 1724. Évadé par les toits, il fut à nouveau capturé avec son amante, la prostituée Edgworth Bess, et conduit à la New Prison. Là, il se libéra des chaînes et des boulets de sept kilos qui l’entravaient, scia les barreaux, fit descendre sa camarade par une corde faite de draps et de jupons, et la rejoignit… pour mieux s’apercevoir que la cour dans laquelle ils avaient atterri était encore celle d’une prison, celle de Clerkenwell, mitoyenne de celle dont ils venaient de s’échapper ! Qu’à cela ne tienne : Sheppard planta des vrilles et des mèches métalliques de bas en haut du mur de sept mètres formant l’enceinte de la prison, créant ainsi autant de prises et d’appuis qui rendirent possible l’escalade et la fuite.

Vignettes évasion.png

Cet exploit, qui fut techniquement le chef-d’œuvre de Sheppard, lui valut immédiatement une réputation à travers toute la ville. Ce n’est cependant qu’avec ses trois évasions de la prison de Newgate, la plus sécurisée d’Angleterre, que Sheppard devint une gloire nationale, ainsi qu’en témoigne la foule de 200 000 personnes amassée le 16 novembre 1724 pour son exécution – et l’historien Pascal Bastien a démontré l’importance des dispositifs de mise en scène propres aux exécutions capitales, parmi une série d’autres « rituels judiciaires du châtiment ». La construction internationale de sa réputation fut assurée par la mise en récit immédiate de ses prouesses par un écrivain aussi célèbre que Daniel Defoe (auteur de Robinson Crusoé en 1719), et se traduisit notamment par le rapprochement, dans plusieurs textes français, des aventures de Cartouche et de Sheppard – un auteur imagina même, en 1725, une fuite en Angleterre de Cartouche, où il alla trouver Sheppard, « fameux voleur Anglois », avant de revenir en France doté d’un « projet de brûler le Châtelet » !

Conclusion

À travers la figure de Sheppard, c’est donc celle de l’artisan de génie, fait d’adresse, d’audace et d’inspiration, que l’on célébrait ; de même, sous les traits idéalisés de Cartouche, la culture populaire du XVIIIème et des siècles postérieurs verra alternativement un « roi des voleurs », un « prince des faubourgs » ou un « brigand magnifique », victime autant que coupable, sympathique autant que sanguin – un « bon voleur », en somme. Gageons que les péripéties d’un millionnaire fuyant des accusations d’abus de biens sociaux et de fausses déclarations fiscales inspireront à de nombreux citoyens des sentiments plus proches de ceux que provoqua la fuite du roi Louis XVI en juin 1791, que de la compassion fraternelle et solidaire dont jouirent certains brigands évadés du XVIIIème siècle.

Guillaume Lancereau.

Aller plus loin

Sophie Abdela, La prison parisienne au XVIIIème siècle : formes et réformes, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2019.

Pascal Bastien, L’exécution publique à Paris au XVIIIème siècle. Une histoire des rituels judiciaires, Seyssel, Champ Vallon, 2006.

Jacques Berchtold, « Énergie des “récits d’évasion” au XVIIIe siècle », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, n°39, 2007, p. 183-203.

Arlette Farge, Condamnés au XVIIIème siècle, Lormont, Le Bord de l’eau, 2013.

Peter Linebaugh, Les pendus de Londres : crime et société civile au XVIIIème siècle, Montréal, Lux, 2018.

Patrice Peveri, « De Cartouche à Poulailler. L’héroïsation du bandit dans le Paris du XVIIIe siècle », dans Claude Gauvard et Jean-Louis Robert (dir.), Être Parisien, Paris, Sorbonne, 2004, p. 135-150.

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