Le monde a les yeux rivés depuis plusieurs semaines sur l’Australie et le gigantesque brasier à ciel ouvert que représentent ses forêts en train de se consumer, sur fond de réchauffement climatique qui s’est traduit en décembre par des pics de température atmosphérique s’élevant à 40,9°C. Si les causes de ces incendies sont multifactorielles, il n’en reste pas moins que certaines puisent leurs racines dans une histoire ancienne, celle qui a consisté à faire de l’île-continent une colonie agricole de la Grande-Bretagne. Cette anthropisation à marche forcée entamée à la fin du XVIIIe siècle fut lourde de conséquences pour la suite.

La lie de la société britannique aux confins du monde

La fin du XVIIIe siècle constitua un véritable tournant dans l’histoire politique, sociale et environnementale de l’Australie. Pour s’en rendre compte, on peut lire à profit les deux BD historiques Terra Australis et Terra Doloris de LF Bollée et Nicloux. Après des millénaires d’isolement, cet immense continent insulaire et aride de 7 692 000 km2 entra dans une modernité paradoxale. Les expéditions hollandaises du XVIIe siècle, qu’il s’agisse de celle de Williem Janszoon en 1605 et celle d’Albert Tasman en 1642, ne débouchèrent sur aucun projet de colonisation précis parce que leurs instigateurs ne percevaient guère l’intérêt commercial d’une terre à première vue inhospitalière. En 1770, l’explorateur britannique James Cook, sur la route du retour de son long voyage dans le Pacifique, découvrit par le plus grand des hasards la côte orientale de la Nouvelle-Hollande, dont il prit possession sous le nom de Nouvelle-Galles du Sud. Loin du fantasme d’un continent sauvage et stérile qui avait prédominé au siècle précédent, les botanistes et savants qui accompagnaient Cook, à l’instar de Joseph Banks, furent au contraire fascinés par la diversité et la radicale nouveauté de la faune et de la flore autochtones, dont il fallait désormais inventorier toutes les spécificités. Alors que l’idée selon laquelle la nature était organisée comme une vaste chaîne dont chacune des espèces constituait les maillons prédominait encore dans l’imaginaire naturaliste, la découverte des coraux australiens allait continuer d’irriguer les réflexions sur les liens entre les règnes végétal et minéral.thumb

Ce Pays de Cocagne ne l’était certainement peut-être que dans l’esprit des naturalistes, et n’allait en tout cas pas le rester très longtemps. En effet, face aux difficultés éprouvées par la Couronne britannique à reléguer et à déporter ses condamnés dans les traditionnelles colonies de plantation américaines en raison de la guerre d’Indépendance, l’idée de la création d’une colonie pénitentiaire aux confins du monde commença à germer dans l’esprit d’une gentry effrayée par les maux de la criminalité endémique et dont Lord Sidney se fit l’étendard. À la tête d’une expédition de 732 hommes constituant les rejetons de la société britannique qu’il convenait de régénérer moralement par le travail, le Capitaine Arthur Philippe débarqua en janvier 1788 à Botany Bay et fonda le camp de Port Jackson. Les deux premières années de la colonie tournèrent à la malédiction : en l’espace de deux ans et demi, les colons se retrouvèrent totalement isolés et coupés de l’Europe, plongés dans une profonde méconnaissance d’un environnement, d’un territoire et de ses ressources qui ne se laissaient pas aussi facilement domestiquer. Un sol bien peu fertile, un approvisionnement qui laissait à désirer et le spectre de la famine qui planait au-dessus de cette Australie en train de devenir britannique, telle était la réalité édifiante des débuts de la colonisation. Entre 1788 et 1868, la Couronne britannique déporta pas moins de 162 000 individus jugés indésirables, brigands, criminels, vagabonds ou proxénètes dont beaucoup succombèrent aux dangers de la traversée. Pour celles et ceux qui avaient survécu, l’espoir de cultiver un lopin de terre après avoir purgé sa peine demeurait un horizon d’attente viable et la croyance, empreinte d’évangélisme, de la rédemption par le travail de la terre, allait connaître un certain succès. La chanson irlandaise The Fields of Athenry, composée par Pete St. John d’Inchicore et relatant la Grande Famine, retrace l’histoire d’un voleur de maïs arrêté, jeté dans un prison ship que sa femme ne peut que regarder partir au loin : « For she’ll live in hope and pray for her love in Botany Bay »…

Le choc écologique du XVIIIe siècle

L’Australie est pourtant de loin l’un des continents les plus improductifs, disposant des sols les moins riches, des taux de croissance des plantes les plus bas ainsi qu’une productivité agricole minime. Les sols, ne bénéficiant pas par exemple de renouvellements nutritifs que peuvent apporter les éruptions volcaniques, demeurent problématiques pour l’établissement d’une agriculture pérenne qu’il a fallu stimuler à grands renforts d’engrais. En débarquant en Australie, les colons britanniques modifièrent totalement un environnement dont ils ne maîtrisaient pas tous les paramètres. Ils n’étaient pourtant pas les premiers à l’avoir fait. Lorsque les premiers hommes arrivèrent sur le continent, environ 50 000 ans avant notre ère, ils contribuèrent à l’extinction de la mégafaune herbivore puis carnivore qui, en nettoyant et consommant les arbres et les herbes, jouaient pourtant un rôle de régulateur des incendies, comme l’a montré le biologiste Chris Johnson. La pratique de l’agriculture sur brûlis, précocement introduite par les populations aborigènes afin de faciliter la chasse et l’introduction de nouvelles plantes, aurait bouleversé l’alimentation spécialisée de certains oiseaux incapables de voler du genre Genyornis, et précipité ainsi leur disparition. Si cette hypothèse va à l’encontre de la représentation selon laquelle les populations les plus anciennement installées auraient vécu en parfaite harmonie avec la nature, il n’en reste pas moins que dans les millénaires suivants, à la faveur de la montée du niveau des mers, les Aborigènes réinvestirent le centre de l’Australie et trouvèrent des solutions viables pour survivre dans le désert.

L’arrivée des Européens au XVIIIe siècle modifia donc en profondeur les équilibres en place. Initialement décrits comme « bien plus heureux que nous les Européens » et vivant « dans la tranquillité qui n’est pas troublée par l’inégalité de la condition » selon Cook, les Aborigènes, qui ne cultivaient pas la terre et ne pouvaient donc fournir de nourriture en quantité substantielle, furent progressivement chassés et massacrés.Two_of_the_Natives_of_New_Holland,_Advancing_to_Combat

L’introduction de l’élevage ovin en Australie a représenté l’un des premiers facteurs de déstabilisation environnementale – comme l’avait été l’élevage bovin en Amérique du Sud au XVIe siècle, dont l’extension réalisée au détriment des cultures végétales a contribué, aux côtés des maladies et de l’exploitation, à l’extinction de 95% des populations autochtones vivant sur un continent de 100 millions d’habitants. Au XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne n’était pas un pays réputé pour la production de la laine, qu’elle importait plutôt d’Espagne, avec le fameux mouton mérinos, ou bien de Saxe. L’Australie devint ainsi, au début du XIXe siècle, le principal exportateur de laine à destination de la Grande-Bretagne, mais se retrouva rapidement confrontée aux maux du surpâturage, car le mouton n’est pas adapté aux sols australiens. Mais alors que l’élevage de cet animal a pu représenter, au moins à moyen terme, un bénéficie pour l’économie australienne, les lapins et les renards, introduits par les colons, se sont révélés être de véritables désastres écologiques. Les lapins, comme jadis à Madère ou à l’île Sainte-Hélène, dégradèrent la terre en consommant une partie importante de la végétation qui aurait pu servir au pâturage des moutons ou du bétail. Les autorités sont d’ailleurs encore en prise avec la prolifération des lapins, ayant même décidé de les éradiquer en libérant le virus RHDV1 K5, responsable de la maladie hémorragique du lapin… Avec les renards, les lapins ont également participé du net recul de nombreuses espèces de petits mammifères australiens, puisqu’ils concurrençaient ces derniers pour la nourriture. Le défrichage massif, encouragé dès les débuts de la colonisation jusqu’à aujourd’hui, a entraîné une disparition d’environ 13% de la végétation originelle de l’Australie (et de 90% des forêts d’eucalyptus dans le Sud-Ouest australien).

 

Ce détour par le XVIIIe siècle permet de mieux rendre compte des héritages qui pèsent encore aujourd’hui sur l’économie et l’environnement australiens. La forte valorisation de l’agriculture, entretenue d’ailleurs pour un certain clientélisme électoral, trouve un écho dans une mystique faisant des agriculteurs les défricheurs de la terre et les maîtres du bush, cet environnement mal connu mais pourtant vecteur d’émancipation. Ce sont en partie ces valeurs rurales, issues de la société britannique du XVIIIe siècle mais pourtant en décalage avec la réalité de l’environnement australien, qui continuent d’irriguer la politique du pays et d’orienter celle du climato-sceptique Scott Morrison, plus enclin à financer la production et l’exportation du charbon, dévastateur écologiquement, qu’à préserver les ressources naturelles. L’Australie représente aussi un laboratoire original des bouleversements écologiques qui ont rendu possible ou sous-tendu l’impérialisme européen en Océanie et, plus généralement, aux Amériques et en Asie, invitant, comme Alfred Crosby le fit jadis, à continuer d’explorer les liens entre capitalisme, impérialisme et environnement.

Jan Synowiecki

 

Aller plus loin

Fabrice Argounès, Géopolitique de l’Australie, Paris, Éditions Complexes, 2006.

Michel Bernard, Histoire de l’Australie, de 1770 à nos jours. Naissance d’une nation pacifique, Paris, L’Harmattan, 2000.

Alfred Crosby, Ecological Imperialism. The Biological Expansion of Europe, 900-1900, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.

Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Folio, 2016 [1e éd. 2005], chapitre 13 « L’Australie minière ».

Sander van der Kaars (et alli.), « Humans rather than climate the primary cause of Pleistocene megafaunal extinction in Australia », Nature Communications, n° 8, 2017.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s