Alors que le coronavirus 2019-nCoV apparu en Chine en décembre 2019, à l’origine d’infections pulmonaires et de plusieurs décès, fait craindre de sérieux risques de pandémie depuis que des cas ont été recensés en Corée du Sud, à Taïwan, en Thaïlande, au Japon et aux États-Unis, cet épisode met plus que jamais en lumière la rapidité avec laquelle des virus peuvent se transmettre. Le trafic aérien représente en ce sens un facteur majeur de transmission des agents pathogènes, et la mise en quarantaine de la ville de Wuhan, épicentre du foyer infectieux et mégapole de 11 millions d’habitants, répond à cette nécessité d’endiguer la propagation du virus. Propagation d’une épidémie, mise en quarantaine, rôle ambivalent des autorités : tous ces éléments caractérisent parfaitement… la dernière flambée de peste de l’époque moderne à Marseille et en Provence, entre 1720 et 1722 !

« Le plus affreux spectacle que la nature puisse présenter à des hommes »

La vulgate traditionnelle veut que l’épidémie soit apparue à la faveur de l’arrivée d’un bateau en provenance des échelles du Levant, le Grand Saint-Antoine, qui jeta l’ancre dans le port de Marseille le 25 mai 1720 après avoir mouillé à Smyrne, puis Seyde et Sour au Liban, puis à Tripoli. Le navire, qui contenait une cargaison d’étoffes de coton, aurait été contaminé par le bacille de Yersin par le truchement des puces de rats. Mais en 2016, une équipe de paléopathologistes allemands a montré, à partir d’éléments pathogènes prélevés dans la pulpe dentaire d’individus morts pendant l’épidémie marseillaise, qu’il y avait des chances relativement importantes pour que le bacille fût autochtone, constituant même une possible résurgence de la peste noire médiévale qui ravagea l’Europe au XIVe siècle. Toujours est-il que la maladie sembla sévir pour la première fois le 20 juin 1720, avant de se répandre comme une traînée de poudre aux mois de juillet et août.

Étant donné le rôle commercial capital de Marseille en 1720, l’épidémie pouvait provenir de n’importe où, et ce n’est pas un hasard si les archives sanitaires de la ville conservent la trace de seize mentions de la maladie entre 1700 et 1720, signe que l’on consignait le moindre cas suspect à l’arrivée des bateaux… Si les moyens de communication du XVIIIe siècle ne permettaient pas une propagation des épidémies aussi rapide qu’aujourd’hui avec l’avion et le train, il n’en reste pas moins que l’intensité du commerce atlantique et méditerranéen rendait vulnérable les plaques tournantes de l’économie du temps. Le port de Marseille voyait ainsi affluer en moyenne entre 200 et 400 navires par an en provenance du Levant ou des côtes de l’Afrique du Nord, appelée alors Barbarie, ce qui nécessitait l’établissement d’une politique sanitaire de prévention particulièrement avancée. Celle‑ci était matérialisée par la fondation des lazarets, des infirmeries où cargaisons et passagers se soumettaient à une mise en quarantaine dont la durée dépendait de la dangerosité des denrées ou produits transportés, comme les cuirs ou les fourrures que l’on suspectait davantage, mais qui oscillait généralement entre 30 et 60 jours. Comme le soulignent Michel Signoli et Stéfan Tzortzis, le strict respect du protocole de quarantaine limitait substantiellement les risques de contagion. Or, les passagers du Grand Saint-Antoine, principal navire à être suspecté de colporter le bacille, ne furent soumis qu’à une quarantaine de neuf jours.

Les ravages de la peste furent nombreux et ils retinrent l’attention médusée des chroniqueurs et mémorialistes de la Régence, relatant sur un ton hyperbolique et pathétique les désastres de ce fléau sanitaire. Ainsi de Mathieu Marais en septembre 1720, pour qui la peste ne peut être écrite que par une gradation de calamités :

« La peste de Marseille est plus forte que jamais. On y a envoyé M. Chicoyneau, médecin de Montpellier et chancelier de l’Université, gendre de Chirac, médecin du Régent, avec un M. Soulié, habile chirurgien. Ils ont écrit de là à M. de Roquelaure, commandant en Languedoc, qu’ils venaient de voir le plus affreux spectacle que la nature puisse présenter à des hommes : une infirmerie où il y a plus de cinq cents malades mourants, abandonnés, sans aucun secours, et qui n’ont pas même d’eau pour boire, un amas de cadavres que l’on n’emporte point, qui sont entre les salles de cette infirmerie, une ville désolée et gémissante, des familles entières détruites, les médecins et chirurgiens presque tous morts, les religieux de la Mercy de quatre-vingts réduits à quatre, dont trois s’en sont enfuis, les environs de la ville remplis de pillards et de voleurs qui pillent les bastides des bourgeois ; et qu’eux-mêmes ne savent pas comment ils pourront s’échapper de la peste ou de ces voleurs. »

L’épidémie se répandit inexorablement à travers toute la Provence, depuis les contreforts de l’arc alpin jusqu’à la basse vallée du Rhône. Tout comme la mise en quarantaine de la ville de Wuhan intervint pratiquement un mois après les premières contaminations, la mise en place d’un cordon sanitaire ne fut efficiente en Provence qu’à partir du 4 août, mais entièrement étanche seulement quelques semaines après son instauration. Il faut dire que si la prévention des épidémies s’était renforcée dans les ports de la Méditerranée, les moyens demeuraient dérisoires lorsqu’elles apparaissaient et se diffusaient aussi rapidement…

(Tenter de) soigner la peste

Ignorant la nature bactériologique de la peste, découverte par Yersin en 1894, les moyens mis en œuvre pour éviter la propagation de l’épidémie demeurèrent empiriques et parfaitement conformes aux théories néo-hippocratiques et aéristes en vigueur. L’adage de Galien « Cito, longe, tarde », ou « (Pars) vite, (va) loin, (reviens) tard) », actualisé tout au long du Moyen Âge, fut préconisé jusqu’à la peste de Marseille, et l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ne disait rien d’autre lorsqu’elle affirmait que « la plupart, ne se fiant à aucun remède contre un mal si cruel et si subit, recommandent la fuite comme l’unique préservatif ». Le corollaire de cette mesure prophylactique était le confinement afin de réduire au maximum les contacts potentiels avec l’extérieur, à l’instar des religieux de l’abbaye de Saint-Victor. On incitait aussi les habitants de la ville à procéder à des fumigations de soufre, de bois ou de baies de genièvre dans les maisons, les rues et les places publiques. Outre le tabac, certains recommandaient même de brûler des pelures de coing ou de trognons de choux !

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On essaya aussi des répulsifs pour désinfecter les lieux contaminés par l’épidémie, à l’instar de ce « vinaigre des quatre voleurs » obtenu par un savant mélange de vinaigre de vin blanc, de clous de girofle, de romarin, de sauge, de noix de muscade, d’absinthe, de menthe, d’ail et de camphre. Ces méthodes s’avéraient de fait fort inutiles pour enrayer la propagation de l’épidémie : le docteur Jean-Baptiste Bertrand remarqua même que les fumigations de bois n’avaient contribué qu’à rendre l’air de la cité phocéenne encore plus malsain, non sans provoquer de surcroît une pénurie du combustible. Les traitements curatifs de la maladie n’étaient guère plus appropriés, puisque la saignée, recommandée pour purger le corps des mauvaises humeurs qui s’y étaient infiltrées, ne faisait souvent qu’aggraver la maladie. La mise en quarantaine demeurait en fin de compte la solution la plus adéquate, au-delà même de la Provence, puisque dès 1721, le Gévaudan, région productrice de tissus, fut contraint par ordonnance royale de brûler les étoffes et autres tissus où les rats pouvaient laisser leurs puces.

Contrôler les populations

Si les mesures purement médicales demeuraient inefficientes, il convient de ne pas minimiser les velléités du pouvoir urbain d’instituer un contrôle plus marqué des populations et des espaces de la cité, dans la perspective de rationalisation et de territorialisation de la police des Lumières, analysées en particulier par Vincent Milliot et Catherine Denys. Constatant l’insuffisance des instances traditionnelles de régulation de l’ordre urbain, la royauté décida de placer un commandant militaire doté de pouvoirs extraordinaires à la tête de la cité phocéenne, le chevalier de Langeron.

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Pendant l’épidémie, les autorités désignèrent cinq puis six circonscriptions pour répartir les moyens et les effectifs policiers, en instaurant un arbitrage entre les découpages administratif et paroissial ainsi qu’en subdivisant ces grandes zones en groupements de maisons, surnommés « îles » ou « îlots ». Des barrières furent instituées entre ces différents espaces et les mobilités sérieusement contrôlées, puisque pour circuler entre la ville et son arrière-pays, les individus devaient fournir des « bullettes de santé » pour prouver leur bonne santé, des documents fournis par les commissaires ou les curés de paroisse à l’extérieur de la ville. De telles mesures invitaient à redoubler d’attention à l’égard des étrangers, des vagabonds ou des filous qui présenteraient des bullettes contrefaites. Si les déplacements entre quartiers demeuraient possibles, le couvre-feu nocturne à partir de 20h30 était la norme. Bref, des dispositions qui rappellent celles édictées en Chine à l’heure actuelle où, selon le Quartier général responsable de la lutte contre l’épidémie au niveau municipal, « les habitants ne doivent pas quitter Wuhan sans raison spécifique ». De la même façon qu’hôtels, restaurants ou établissements de loisirs sont aujourd’hui contraints de fermer leurs portes, la municipalité marseillaise exhorta les tavernes, les cabarets, les cafés ou les tabagies à suspendre leurs activités. Afin de séparer les populations contaminées des populations saines, ces mesures s’étendirent aux écoles et aux églises, acculées à la fermeture pendant plus d’un an et demi.

La peste imposa de surcroît de nouvelles modalités de « fichage » des populations, ne fût-ce que parce qu’il importait de déterminer qui était vivant ou mort, si bien qu’à partir de septembre 1720, les commissaires furent chargés de tenir un registre des morts qu’ils inhumaient (on compta entre 30 et 40 000 décès rien qu’à Marseille…). Lors de la désinfection des maisons, on s’enquérait de l’identité des survivants, et les hôpitaux durent à leur tour tenir soigneusement des registres dans lesquels ils devaient consigner le nom des malades. Ces « savoirs de papier », où l’identification des personnes était censée aller de pair avec un meilleur quadrillage du territoire urbain, constituaient une nouvelle technologie de gouvernement des populations, ainsi que l’a remarqué l’historien Vincent Denis, et il n’est pas improbable que les crises sanitaires aient participé plus généralement de ces nouvelles manières d’administrer.

Le rôle des autorités n’était pourtant pas dénué d’ambivalences. Si elles devaient reconnaître les faits dans les courriers qu’elles adressaient aux officiers présents dans les ports du Levant ou de la Méditerranée, elles tendirent, à l’image de ce que firent les autorités chinoises lors de l’épidémie de SRAS (symptôme respiratoire aigu sévère) en 2002-2003, de minimiser la description de la contagion, en affirmant que celle-ci demeurait circonscrite au lazaret de la ville et qu’aucun malade n’était recensé en dehors. Si les réseaux sociaux ne permettaient pas de débusquer les entourloupes d’autorités promptes à jouer la carte du secret, la presse écrite, en plein essor au temps des Lumières, permettait d’être rapidement informé de l’importance de l’épidémie. Il fallut en effet un peu plus d’un mois pour que les lecteurs anglais fussent avertis de la nouvelle, le 10 août 1720, par le Daily Courant… Journal qui, deux jours après, insista sur la lenteur initiale des autorités marseillaises à reconnaître la contagion. Les médias n’avaient pas encore le rôle de veille sanitaire internationale qu’ils endossent désormais, mais une nouvelle configuration de l’espace public explique leur part de plus en plus essentielle dans l’information des populations.

***

La peste marseillaise et provençale de 1720 est donc riche d’enseignements à l’heure où le coronavirus sort des frontières chinoises. Parce qu’elles mettent en jeu à chaque fois la capacité des autorités à répondre efficacement et de manière coordonnée, mais aussi les réseaux de communication par lesquelles elles circulent, les épidémies demeurent des épisodes mettant à l’épreuve les sociétés et les pouvoirs. La différence entre la peste marseillaise d’hier et le coronavirus d’aujourd’hui est évidemment importante : point d’OMS en 1720, ni de transport aérien pour propager une épidémie en l’espace de deux semaines. Cependant, la comparaison conserve toute sa pertinence en ce qu’elle révèle combien les épidémies sont le résultat de mondes connectés, et combien elles mobilisent des techniques d’administration des populations – et plus généralement du vivant –  dont la modernité est à chercher du côté du XVIIIe siècle.

Jan Synowiecki

Aller plus loin

Fleur Beauvieux, « Épidémie, pouvoir municipal et transformation de l’espace urbain : la peste de 1720-1722 à Marseille », Rives méditerranéennes, n° 42, 2012, p. 29-50.

Charles Carrière, Marcel Courdurie et Ferréol Rebuffat, Marseille ville morte. La peste de 1720, Geménos, Autre temps, 2008.

Catherine Denys, « Logiques territoriales. La territorialisation policière dans les villes au XVIIIe siècle », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, n°50-1, janvier-mars 2003, p. 13-26.

Daniel Panzac, Quarantaines et lazarets, l’Europe et la peste d’Orient, Aix-en-Provence, Edisud, 1986.

Michel Signoli et Stéfan Tzortzis, « La peste à Marseille et dans le sud-est de la France en 1720‑1722 : les épidémies d’Orient de retour en Europe », Cahiers de la Méditerranée, n° 96, 2018, p. 217-230.

Jean Vitaux, Histoire de la peste, Paris, Presses universitaires de France, 2010.

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