Quelle que soit notre perception des récentes proclamations, déclarant la France en état de guerre et exhortant à l’Union sacrée, force est de reconnaître que nous connaissons une situation de crise. À l’heure de cette remise en cause systématique de nos habitudes de travail, de nos pratiques de sociabilité et de nos manières d’être au monde, une inquiétude croissante envahit nos certitudes politiques et sociales, jetant l’obscurité sur nos lendemains. Tandis que certains se jettent à corps perdu dans des croyances surnaturelles, parfois au risque de leur santé, les héritiers du rationalisme des Lumières et du positivisme du XIXème siècle placent de préférence leurs espoirs dans la science, parée de toutes les vertus salvatrices. Sur fond de floraison des fake news scientifiques et du complotisme sensationnaliste, les controverses sur la chloroquine et l’ouverture des essais cliniques dans le cadre du programme européen Discovery testent la capacité des scientifiques à travailler dans une urgence extrême en réponse aux attentes et craintes collectives. Aussi apparaît-il judicieux de nous tourner aujourd’hui vers la période révolutionnaire, qui connut également cet essor de la mobilisation savante et des espérances placées dans les sciences, ainsi que l’a montré une large historiographie récemment synthétisée dans le dernier ouvrage de l’historien Jean-Luc Chappey.

Business as usual

Les scientifiques vécurent diversement le bouleversement révolutionnaire. Comme beaucoup de Français d’alors, certains ne furent pas affectés dans leur pratiques, et poursuivirent leurs activités comme si de rien n’était. Certains épisodes renvoient ainsi l’image d’une véritable « tour d’ivoire » dans laquelle se seraient retranchés ces hommes de science sourds aux tumultes du monde. Comme l’ont écrit Nicole et Jean Dhombres : « Il serait facile de raconter une séance de l’Académie des sciences de la fin juillet 1789 sans repérer la moindre trace des journées politiques, ni une émotion quelconque suscitée par la prise de la Bastille ».

Parmi les exemples de cette indifférence, signalons notamment que les académiciens Lavoisier et Borda, respectivement chimiste et ingénieur, reçurent au mois de mai 1793 des instruments qui devaient leur permettre d’établir les mesures nécessaires à l’établissement du mètre comme unité de mesure. Ils se réunirent dans le jardin de la maison de Lavoisier sur le boulevard de la Nouvelle-Madeleine et réalisèrent alors leurs minutieuses expériences durant une dizaine de jours, tout à fait étrangers aux événements politiques qui se déroulaient alors sous leurs fenêtres. Parmi ceux-ci, signalons seulement l’envoi le 2 juin de 80 000 gardes nationaux, au Palais des Tuileries où se réunissait la Convention, soit à quelques centaines de mètres de leur paisible jardin, en vue de l’arrestation des chefs de la Gironde. L’effervescence parisienne et les manœuvres politiques et militaires qu’elle produisait n’affectèrent en rien les activités de ces imperturbables savants.

Journée du 2 juin

Mesurer le monde

L’expérience évoquée s’inscrivait dans le cadre d’une entreprise savante qui mérite de retenir toute notre attention : la définition des poids et mesures. Avant la Révolution, aucun pays d’Europe ne disposait d’étalons de longueur et de volume uniformes. Si la monarchie française était célèbre pour ses tendances à l’unification, le pays ne faisait aucune exception à la règle, avec des mesures variant d’une province ou d’un bourg à l’autre, voire au sein d’une même ville. Rien que pour les longueurs, on distinguait alors les toises, les aunes, les perches, les brasses, les pieds, les lieues, les cannes, les palmes, et des centaines d’autres mesures locales. Pour donner une idée de cette variété, notons qu’un répertoire des mesures anciennes réalisé en 1978 comprenait 280 pages, et demeurait encore incomplet ! Avant la Révolution, seule la ville de Paris pouvait se targuer de posséder un étalon de mesure, la toise du Châtelet, « distance séparant deux ergots scellés dans un mur du vieux Châtelet, où les drapiers et autres commerçants étaient tenus de comparer leurs règles de mesure » selon Jacques Blamont. On imagine ici l’imprécision qui pouvait s’immiscer lors de cette opération de comparaison, et donc l’inexactitude et l’arbitraire des mesures ayant réellement lieu.

Pourtant, la diversité des mesures avait à plusieurs reprises fait l’objet d’interventions monarchiques. Dès 789, Charlemagne plaidait pour l’instauration « de mesures égales et bonnes, de poids justes et égaux […] ainsi qu’il est écrit dans la loi du Seigneur » (l’Ancien Testament interdisait en effet l’existence de ce « deux poids, deux mesures » dans les transactions du quotidien). François Ier, Henri II, Louis XIV avec Colbert : plusieurs générations de monarques tentèrent d’instaurer des mesures pour tout le royaume, sans succès. Au XVIIIème siècle encore, les rédacteurs de l’Encyclopédie faisaient part de leur pessimisme : « Non seulement la réduction des poids de toutes les nations à un seul est chose impossible, mais la réduction même des différents poids établis dans une seule nation n’est pas praticable, […] les peuples ne s’accorderont jamais à prendre de concert les mêmes poids et les mêmes mesures ».

Mètre-étalon Paris

La Révolution vint bouleverser cet état de choses. De nombreux cahiers de doléances de 1789 exigeaient ainsi « qu’il n’y ait qu’un seul Dieu, un seul roi et une seule loi, un seul poids et une seule mesure ». En 1789, avant même la prise de la Bastille, l’astronome Lalande dénonçait « un abus multiplié à un degré inconcevable », et prônait la création d’un système uniforme de poids et mesures. Dès le 8 mai 1790, l’Assemblée Constituante valida ce principe, pour plusieurs motifs : d’un côté, les révolutionnaires libéraux entendaient mettre fin à cette variété qui faisait obstacle au commerce ; de l’autre, les républicains considéraient l’uniformisation comme une source d’égalité (au même titre que l’abolition des privilèges ou encore la suppression des patois) et un moyen d’ancrer la Révolution dans le quotidien des citoyens.

Laissant de côté la question du gramme, nous ne nous intéresserons ici qu’à celle du mètre. L’Assemblée décida, sur proposition de l’Académie des sciences, d’instituer une unité de mesure définie comme « la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre ». Devant l’impossibilité de mesurer ce quart de méridien dans son entièreté, on choisit de n’en arpenter qu’une partie, la portion comprise entre Dunkerque et Barcelone, et d’extrapoler ensuite les résultats. On imagine aisément ce qu’une telle entreprise pouvait représenter pour le XVIIIème siècle, même en réquisitionnant les meilleurs savants de France. Pour effectuer une telle mesure sans la fausser par la variation du relief, ces académiciens eurent recours à une méthode inventée par le hollandais Willebrord Snellius au début du siècle précédent et déjà utilisée pour la réalisation de la célèbre carte de Cassini (désormais consultable en ligne). Cette méthode, la triangulation, consistait à diviser le terrain en une série de triangles de manière à ce que deux d’entre eux aient un côté commun, permettant par une simple opération pythagoricienne de déterminer la distance totale parcourue.

Triangulation

Les académiciens se dotèrent parallèlement, pour effectuer ces mesures, d’un instrument particulier : le « cercle répétiteur » inventé par Borda. Cette lunette permettait d’objectiver l’angle formé du point de vue de l’observateur avec deux points observés au loin, et de multiplier les essais pour en faire la moyenne, de manière à réduire le plus possible la marge d’erreur.

Cercle Borda

Dit autrement : pendant plus de quatre ans de guerres, d’insurrections, et de transformations révolutionnaires qui changèrent la face du pays et du monde, deux savants, Jean-Baptiste Delambre et Pierre Méchain, accompagnés de leurs assistants, ont sillonné la France et l’Espagne, de Dunkerque à Barcelone, s’arrêtant avec leurs instruments dans des centaines de villes, mesurant à même le sol des milliers de toises, et s’immisçant dans les clochers d’église ou les greniers pour définir les angles horizontaux entre les stations, traçant ainsi d’innombrables séries de triangles qui serviront à calculer la longueur d’un quart de méridien, dont le dix-millionième forma le mètre, gravé dans le marbre à Paris entre 1796 et 1797.

La guerre à l’école des sciences

La Révolution mit cependant les scientifiques à contribution d’une toute autre manière, c’est-à-dire en plaçant leur savoir-faire au service de la guerre en cours. Durant la décennie révolutionnaire, les anciens représentants de l’Académie des sciences visitèrent des centaines d’usines, contribuèrent à adapter à la guerre les montgolfières qui avaient fasciné le XVIIIème siècle, innovèrent dans la sidérurgie, la chimie et la médecine. Mais l’un des épisodes les plus spectaculaires demeure celui de l’école du salpêtre mise en place pour répondre aux besoins des conflits révolutionnaires. La fabrication de la poudre reposait sur la combinaison de trois éléments : 12,5% de soufre, autant de charbon de bois, et 75% de salpêtre, ou nitrate de potassium. Ce dernier composant, récolté sur les murs ou les briques de bâtiments vieillis et humides, comme les caves, les écuries, les celliers ou les caveaux, était produit en France dans des proportions insuffisantes : on en avait fabriqué moins de 4 millions de livres en 1788 et il en fallait désormais 20 millions pour armer les soldats-citoyens ! Avant la Révolution, l’essentiel était donc importé d’Inde… colonie britannique avec laquelle la France se trouvait désormais en guerre.

Fabrication du salpêtre

Gaspard Monge et d’autres savants furent consultés, et répondirent qu’on pourrait trouver en terrain français suffisamment de salpêtre pour équiper les armées en poudre, à condition de savoir l’identifier et le travailler. Dans toutes les communes de la République, fin 1793, on fit lire un avis de la Convention appelant tous les citoyens à l’exploiter eux-mêmes, à créer spontanément des ateliers de salpêtre (ce qui n’est pas sans rappeler, actuellement, la fabrication « artisanale » et domestique de masques devenus introuvables dans le commerce !). Mais il fallait former la population à cet art délicat : d’où la création, proprement révolutionnaire, d’une École des armes qui ouvrit le 1er ventôse an II (19 février 1794) et devait former en un mois 1 200 citoyens venus de toute la France à la fabrication du salpêtre et de la poudre. Après avoir reçu l’enseignement théorique des savants les plus réputés de la République, Berthollet, Guyton-Morveau ou Fourcroy, ces élèves en formation accélérée étaient menés sur le terrain pour une formation pratique, afin qu’ils puissent, une fois de retour dans leur département d’origine, diriger les opérations, aiguiller leurs concitoyens et transmettre à leur tour leur savoir. Au bout d’un mois eut lieu à Paris une véritable « fête du salpêtre » pour célébrer la fin des cours. De fait, dans les mois qui suivirent, la France se couvrit de 6 000 ateliers qui permirent l’approvisionnement des troupes faisant front aux têtes couronnées d’Europe.

Fronton ENS

Un fait moins connut fut la transposition de ce modèle d’établissement de formation-éclair au domaine de la pédagogie. Car si la Révolution avait besoin de poudre, elle exigeait aussi des professeurs. Le Comité de Salut public rêvait de révolutionner l’instruction, et s’inspira directement de l’exemple de l’école du salpêtre pour créer « une école où se formeraient des instituteurs, pour les disséminer ensuite dans tous les districts » : ce fut l’École normale de l’an III, désormais École normale supérieure. Cette école d’un nouveau genre, qui rassemblait à Paris des citoyens venus de tous les départements pour les former en urgence à la transmission des savoirs afin de doter le pays entier de pédagogues d’élite, tirait donc directement ses racines de l’entreprise guerrière inspirée par la défense de la République.

***

Au lendemain du 9 thermidor, qui vit la chute de Robespierre et de ses partisans, les nouveaux maîtres du pays mirent en circulation la rumeur selon laquelle, en prononçant la condamnation à mort du chimiste Lavoisier le 19 floréal an II (en tant qu’ancien fermier général) le président du Tribunal révolutionnaire aurait déclaré : « La République n’a pas besoin de savants ». Les épisodes évoqués précédemment suffisent à démontrer à quel point cette relecture thermidorienne relève de la pure légende : bien au contraire, la République eut le souci le plus vif de la science et des savants, plaçant en eux tous les espoirs de progrès qu’elle héritait des Lumières, et les espérances nouvelles de régénération de la société. Gageons que la configuration actuelle ne manquera pas à son tour de contribuer à la définition du rôle social des sciences et des rapports entre les savants et le politique.

Guillaume Lancereau.

 

Aller plus loin

Ken Alder, Mesurer le monde, 1792-1799. L’incroyable histoire de l’invention du mètre, Paris, Flammarion, 2008.

Jacques Blamont, « La mesure du temps et de l’espace au XVIIe siècle », Dix-septième siècle, n° 213, 2001, p. 579-611.

Jean-Luc Chappey, La Révolution des sciences. Comment la Révolution française a donné la science au monde ?, Paris, Vuibert, 2020.

Nicole et Jean Dhombres, Naissance d’un nouveau pouvoir : science et savants en France 1793-1824, Paris, Payot, 1989.

Charles Coulston Gillispie, Science and Polity in France: The Revolutionary and Napoleonic Years, Princeton, Princeton University Press, 2004.

James Guillaume, Études révolutionnaires, Paris, Stock, vol. I, 1908.

Albert Mathiez, « La mobilisation des savants en l’an II », Revue de Paris, 24ème année, n°6, novembre-décembre 1917, p. 542-565.

Camille Richard, Le Comité de Salut public et les fabrications de guerre sous la Terreur, Paris, F. Rieder & Cie, 1922.

Ronald Zupko, French Weights and Measures before the Revolution : A Dictionary of Provincial and Local Units, Bloomington, Indiana University Press, 1978.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s