La question de la gestion politique et économique des biens de première nécessité n’a pas surgi avec le coronavirus, mais la crise en cours lui a donné une gravité nouvelle. Il y a quelques semaines, alors que l’hôpital devait recourir à la charité privée et à l’artisanat individuel pour se fournir en masques, le plus gros modèle d’avion-cargo existant se posait dans la Marne avec une cargaison de 8 millions de masques à destination d’une entreprise privée dont nous ne connaîtrons sans doute jamais le nom. Début mai, après des semaines de pénurie due en grande partie, selon une enquête précise de Médiapart, à l’incurie des pouvoirs publics, la grande distribution provoquait le scandale en mettant en circulation des millions de ces masques que tous croyaient indisponibles. Enfin, l’absence de plafonnement du prix des masques en tissu et la fixation d’un maximum de 95 centimes d’euros pour des masques chirurgicaux vendus 7 centimes avant la crise, ne manquent pas de nourrir les interrogations et la colère d’une partie croissante de la population. En tournant nos regards vers une autre grande crise de l’ère contemporaine, celle de la Révolution française, nous découvrons une politique de réglementation des prix bien différente, et autrement ambitieuse socialement.

Une conception chrétienne et une tradition monarchique

L’idée de fixer un prix maximum de vente des biens de première nécessité (on parle de « taxation ») n’a pas été forgée par les Bolcheviks de 1917 ou les Montagnards de 1793. Au XVIIIème siècle, la production concernée par cette réglementation était le blé, auquel on reconnaissait depuis des siècles un statut spécial qui l’excluait des mécanismes du libre marché. Aux termes d’un contrat tacite, la monarchie, chargée d’un devoir chrétien d’assistance, devait intervenir pour maintenir le « juste prix » du blé. En cas d’inflation menaçant les subsistances, « l’économie morale » du peuple (selon l’expression de l’historien Edward Thompson), c’est-à-dire un ensemble de valeurs et de représentations de la justice et des devoirs de la monarchie envers ses sujets, légitimait le recours à l’émeute frumentaire.

Grains

Libéralisme ou interventionnisme ?

La première remise en cause de ces principes pluriséculaires fut l’œuvre de l’« école des Économistes » et des Physiocrates du XVIIIème siècle, avec Turgot, Quesnay ou Du Pont de Nemours. Ces penseurs formulaient les premiers principes du laisser-faire, en postulant l’existence de lois naturelles du marché que l’intervention de l’État viendrait perturber au détriment des consommateurs, mais éclipsaient la question du droit aux subsistances en militant pour l’accroissement de la rentabilité agricole par la constitution de grands domaines capitalistiques. Ce libéralisme économique en rupture avec l’économie morale populaire conquit l’opinion des élites, à tel point qu’en 1774 le contrôleur général des finances Turgot tenta la suspension de toute réglementation et la libéralisation absolue du commerce des grains. Il en résulta au printemps 1775 une hausse du prix du grain, suivie d’une disette et d’une série d’émeutes et de pillages que l’on regroupe désormais sous le nom de « guerre des farines ».

Extérieur de la Halle aux Blés

Aussi n’est-il pas étonnant d’observer moins de quinze ans plus tard, dans les cahiers de doléances de 1789, un positionnement favorable à la réglementation étatique du prix du blé. Aux yeux de la grande majorité du pays, la libre initiative des producteurs et des commerçants devait être subordonnée à la subsistance du plus grand nombre. Parmi d’autres, le cahier de Limeil, dans le Val-de-Marne, exigeait

« qu’il soit pris des précautions par l’établissement de magasins nécessaires pour que les sujets du roi ne soient point exposés à manquer de blé ou à acheter le blé à des prix excessifs dans les années moins fertiles que d’autres, de sorte que le public soit toujours approvisionné pour deux ans ; et qu’il ne puisse être fait aucune exportation que lesdits magasins ne soient totalement remplis ».

La question des exportations témoigne bel et bien d’un souci de disponibilité des grains et de restriction du commerce. On la retrouve aussi dans les doléances demandant que les producteurs soient contraints de vendre au plus près de leur résidence, afin d’éviter qu’ils ne soient tentés d’aller au plus offrant. La Constituante, cependant, se contenta de proroger l’interdiction des exportations des grains et de la farine décrétée par Necker en août 1788, mais elle érigea la propriété au rang de « droit inviolable et sacré » dans la Déclaration du 26 août 1789, avant d’entériner le principe de liberté de vente et de circulation des grains dans le royaume, laissant aux municipalités le seul droit d’imposer un maximum au prix du pain…

Une radicalisation progressive

Les années suivantes virent un foisonnement de débats complexes relatifs aux subsistances, alimentés par les difficultés économiques. La hausse des prix provoquait l’appauvrissement de la population, sur fond de stagnation des salaires – la loi Le Chapelier de 1791, qui interdisait les associations de travailleurs, faisait du même coup obstacle à leurs velléités d’agir collectivement pour tirer leurs salaires à la hausse. Malgré cela, la Convention girondine confirma, le 8 décembre 1792, la liberté sans restriction du commerce des grains.

Cribleurs de blé

Mais dans les rangs de la Montagne, des clubs et des sociétés populaires, des voix différentes se faisaient entendre, toujours plus sonores. Début 1793, la guerre aux frontières, l’inflation et les agissements des « agioteurs » spéculant sur le prix des denrées, exigeaient des mesures fortes. Le 5 avril 1793, Danton clamait : « il faut que, dans toute la France, le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du pauvre ; ce qui excédera sera payé par le riche ». Dès le 12 février, des députés des 48 sections représentant le peuple de Paris étaient venus porter ce discours :

« Citoyens législateurs, ce n’est pas assez d’avoir déclaré que nous sommes républicains français, il faut encore que le peuple soit heureux ; il faut qu’il ait du pain, car où il n’y a pas de pain, il n’y a plus de lois, plus de liberté, plus de République. […]

Vous vous êtes plaints des mouvements du peuple sur l’augmentation du prix des subsistances, plusieurs les ont attribués à l’agiotage infâme des monopoleurs ; ceux-là avaient raison ; cependant ils n’ont pas été écoutés […]. Et qui ignore que dans le commerce des grains il existe des abus qu’il faut réprimer, si l’on ne veut pas que le peuple meure de faim ? […]

Que jamais, sous peine de six ans de fers pour la première fois, et de mort pour la seconde, il ne soit permis à aucun agriculteur, ou marchand, de vendre un sac de blé froment, et du poids de 250 livres, plus de 25 livres le sac ».

Bientôt, les plus radicaux dépassaient la Montagne sur la gauche : les « Enragés » menés par le jeune Jean Varlet, le curé Jacques Roux ou encore l’actrice Claire Lacombe, à la pointe des questions de garantie des subsistances, prônaient la taxation des denrées, la réquisition forcée des grains, des impôts exceptionnels sur les riches. Le manifeste de Jacques Roux porté par la section parisienne des Gravilliers le 25 juin 1793 allait bien au-delà de ce que les dantonistes et les robespierristes envisageaient :

« L’acte constitutionnel va être présenté à la sanction du souverain ; y avez-vous proscrit l’agiotage ? Non. Avez-vous prononcé la peine de mort contre les accapareurs ? Non. Avec-vous déterminé en quoi consiste la liberté du commerce ? Non. Avez-vous défendu la vente de l’argent monnayé ? Non. Eh bien ! Nous vous déclarons que vous n’avez pas tout fait pour le bonheur du peuple. La liberté n’est qu’un vain fantôme quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme quand la contre-révolution s’opère, de jour en jour, par le prix des denrées, auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes ».

L’institution du maximum

Face à ces réquisitoires et à la menace insurrectionnelle que faisaient planer les sections parisiennes, la Convention ne pouvait plus repousser la question de la taxation. Du côté de ses adversaires, représentés par le girondin Barbaroux, on avançait que le maximum du prix du grain ne pouvait aboutir qu’à un système de réquisition autoritaire, injuste et surtout inefficace : si l’on imposait un prix de vente uniforme dans les villes et les campagnes, les producteurs n’auraient plus aucun intérêt à consentir un coût de transport et vendraient tout sur place, au détriment de la sans-culotterie pauvre des espaces urbains. Parmi les partisans du maximum, le conventionnel Philippeaux s’illustra par une proposition originale en faveur d’un maximum dégressif : de la sorte, les producteurs n’auraient aucun intérêt à spéculer sur la hausse future du prix de leurs stocks et les mettraient en vente sans attendre !

La voiture des agioteurs

Par sa loi du premier Maximum votée le 4 mai 1793, qui imposait la taxation du prix des grains dans chaque département doublée d’une politique de réquisitions, la Convention ne se distinguait pas fondamentalement de l’interventionnisme monarchique. Il fallut pour cela attendre la mort de Marat, les troubles populaires qui s’ensuivirent, alimentés à Paris par les plus radicaux, Enragés ou Hébertistes, et une hausse sans fin des prix sous l’effet de la dépréciation de la monnaie révolutionnaire.

Le 22 septembre 1793, la Commune et les 48 sections de Paris envoyaient une délégation à la Convention pour exiger la taxation, non plus seulement du blé, mais de l’ensemble des « denrées de première nécessité ». Le 29 septembre 1793, la Convention vota la loi du Maximum général, qui fixait le plafond des denrées au prix moyen de 1790 augmenté d’un tiers, et celui des salaires au niveau de 1790 augmenté de moitié, en établissant cette fois-ci une liste inédite de 39 biens de première nécessité.

Tableau du prix des grains

On y trouvait, pêle-mêle, des biens nécessaires à la production industrielle, et notamment à l’armement de guerre (métaux, tissus, potasse), mais aussi les biens de consommation courante, alimentaire ou non : la viande fraîche ou salée, le poisson, le beurre et l’huile, le vin et le vinaigre, le cidre et la bière, le bois de chauffe et le charbon, la chandelle et l’huile à brûler, le sucre et le sel, ainsi que le savon, le papier blanc et le tabac !

Première nécessité

Immédiatement, la Convention reçut des félicitations des clubs et sociétés populaires du pays, à l’instar de la société des Jacobins de Beaune (Bourgogne), qui écrivait :

« Législateurs,

Vous avez fait un grand acte de justice et tout à la fois de politique, quand vous avez fixé le prix de tous les objets nécessaires à la vie des hommes. Ainsi, vous avez déjoué les noirs projets de l’aristocratie intrigante, qui voulait amener la contre-révolution par la famine ; ainsi vous avez mis un frein à la cupidité et à la barbarie des négociants qui voulaient trafiquer sur les premiers besoins de l’humanité.

Votre décret, législateurs, est bon par cela seul que les riches le censurent et le calomnient. Les malheureux, les pauvres, le peuple, ont béni la loi du Maximum ».

***

Le Maximum fut par la suite amendé à plusieurs reprises par le Comité de Salut public dominé par la figure de Robespierre, notamment au profit des commerçants dont on estimait qu’ils avaient été trop lésés jusqu’alors, tandis que des mesures radicales imposaient le recensement et la réquisition des grains et fourrages ainsi que de toutes les marchandises importées, accentuant ainsi le dirigisme économique de la Révolution française. Ce n’est que le 24 décembre 1794, dans le courant de la réaction thermidorienne qui suivit la chute de Robespierre, que le Maximum fut définitivement aboli. Le retour du Directoire au libéralisme économique aboutit en 1796-1797 avec le renoncement aux dernières restrictions géographiques concernant la circulation et à la vente des denrées.

Les historiens n’ont cessé depuis deux siècles de s’interroger sur l’opportunité du maximum. Au début du XXème siècle, le socialiste Mathiez se réjouissait de voir dans la politique économique robespierriste « un grand pas vers le communisme des subsistances » ; plus récemment, Florin Aftalion, économiste de la Société du Mont-Pèlerin, soutien de l’école de Chicago, n’y voyait qu’une chimère, et considérait que le peuple du XVIIIème siècle n’avait exigé des réglementations que par ignorance des « lois naturelles de l’économie ». Les effets du maximum général ont alimenté des controverses analogues. Pour certains observateurs, celui-ci accrut la fracture entre villes et campagnes, ne fut guère appliqué qu’au grain, entraîna des pénuries et l’essor du commerce parallèle. D’autres insistent en revanche sur le fait que la taxation permit au moins d’alimenter les villes et les armées en pain au long de ces années, et que son abolition entraîna une explosion de l’inflation, une disette, et un nouvel essor de la guerre sociale. Il n’en demeure pas moins que la politique du maximum général continua d’inspirer les sans-culottes des dernières années de la Révolution française, les insurgés du premier XIXème siècle, et jusqu’aux socialistes des périodes ultérieures.

Qu’il faille voir dans ce moment robespierriste une ébauche de « politique économique populaire », un « libéralisme égalitaire » et non-capitaliste visant à désamorcer les dysfonctionnements du marché, ou encore un expédient libéral visant ultimement à la régénération morale de la société, l’ombre portée de ces dispositifs de régulation ne saurait manquer de stimuler notre réflexion sur les enjeux les plus contemporains.

Guillaume Lancereau.

 

Aller plus loin

Yannick Bosc, « Robespierre libéral », Annales historiques de la Révolution française, n°371, 2013, p. 95-114.

Nicolas Bourguinat, Les grains du désordre : l’État face aux violences frumentaires dans la première moitié du XIXème siècle, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2002.

Richard Cobb, La mort est dans Paris, Paris, Anacharsis, 2018.

Philippe Grateau, Les cahiers de doléances : une relecture culturelle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001.

Steven L. Kaplan, Raisonner sur les blés : essais sur les Lumières économiques, Paris, Fayard, 2017.

Thomas Le Roux, Le commerce intérieur de la France à la fin du XVIIIe siècle : les contrastes économiques régionaux de l’espace français à travers les archives du Maximum, Paris, Nathan, 1996.

Dominique Margairaz & Philippe Minard, « Marché des subsistances et économie morale : ce que “taxer” veut dire », Annales historiques de la Révolution française, n°352, 2008, p. 53-99.

Albert Mathiez, La vie chère et le mouvement social sous la Terreur, Paris, Payot, 1927.

Simone Meyssonnier, La Balance et l’horloge : la genèse de la pensée libérale en France au XVIIIème siècle, Montreuil, Éditions de la Passion, 1989.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s