Alors que la course mondiale au vaccin contre le coronavirus Covid-19 est engagée depuis plusieurs semaines, mettant à l’épreuve les temporalités traditionnelles de la science et de la médecine, le sort prochain de l’humanité semble suspendu aux réussites – et aux échecs – des premiers essais sur l’être humain. Or, avant la découverte du principe de la vaccination par le médecin anglais Edward Jenner puis sa généralisation par Pasteur, le principe consistant à protéger le sujet d’une maladie comme la variole en le mettant en contact avec de la substance prélevée sur les vésicules d’une personne faiblement atteinte fut l’une des grandes avancées de la médecine du XVIIIe siècle. Cependant, aussitôt expérimentée, la pratique de l’inoculation ne manque pas d’occasionner une très vigoureuse controverse qui embrasa aussi bien les milieux académiques que le grand public.

L’inoculation en débat

La méthode de l’inoculation, génériquement appelée « variolisation », parvint en Europe par l’intermédiaire de l’ambassadrice britannique Lady Mary Wortley Montagu, dont elle avait pu observer les bienfaits dans l’Empire ottoman, même si la pratique demeurait encore assez largement empirique. Elle fit ainsi inoculer son jeune fils à Istanbul en 1718, avant de demander au médecin qui avait réalisé l’intervention de la pratiquer à l’identique sur sa fille lorsqu’elle revint à Londres. Même si elles visaient toutes à introduire le virus dans le sang, les techniques d’inoculation étaient alors extrêmement variées, d’après ce que rapporte L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert :

« La Motraye qui vit faire cette opération en Circassie l’année 1712 sur une jeune fille de quatre à cinq ans, rapporte que l’opératrice qui était une femme âgée, se servit de trois aiguilles liées ensemble, avec lesquelles elle piqua l’enfant au creux de l’estomac, à la mamelle gauche, au nombril, au poignet droit, et à la cheville gauche. Les femmes grecques, dont l’une pratiquait l’inoculation à Constantinople depuis 30 ans, et qui avoient inoculé plusieurs milliers de sujets, se servaient d’une aiguille triangulaire, tranchante, avec laquelle elles faisaient au patient de petites blessures à différentes parties du corps, en y joignant certaines superstitions. Le point capital de leur opération consistait à mêler avec le sang des piqûres, de la matière liquide récemment recueillie des boutons d’une petite vérole naturelle et bénigne. A Bengale on perce la peau entre le pouce & l’index, avec une aiguille et un fil imbu de pus varioleux. A Tripoli de Barbarie le chirurgien fait une incision sur le dos de la main entre le pouce et l’index, et y introduit un peu de matière exprimée des boutons les plus gros et les plus pleins d’une autre petite vérole. Au pays de Galles les enfants se grattent le dessus de la main jusqu’au sang, la frottent contre celle d’un malade actuel de la petite vérole, et prennent la maladie. »

Très rapidement, la variolisation suscita d’âpres débats de part et d’autre de la Manche, opposant ceux qui considéraient que l’inoculation risquait d’accentuer les risques de décès ou les séquelles post‑opératoires et d’augmenter la durée de contagiosité, à ceux qui estimaient que les bénéfices de l’inoculation s’avéraient en réalité bien plus grands, en permettant par exemple une immunité à vie. Les adversaires de l’inoculation n’hésitaient pas à s’emparer des cas d’opération ayant mal tourné pour les ériger en preuve incontestable de la nocivité d’une telle pratique. Il faut dire que les faits divers ne manquaient pas de défrayer la chronique, à l’instar de la famille d’Aumont dont trois générations avaient été décimées par l’inoculation et la pathologie. Face aux antécédents qui s’accumulaient, Mademoiselle d’Aumont, qui fut inoculée préventivement en 1766, ne survécut pas à l’opération, d’après la lettre écrite par le médecin Horace Bénédict de Saussure au savant allemand Albrecht von Haller :

« M. d’Aumont a été fort imprudent. La mère de sa fille, les frères et les sœurs de cette mère sont morts de maladies qui marquaient un très mauvais sang. Il est venu ici de Toulouse avec sa fille, ils avaient l’un et l’autre l’air très bien portant ; Cabanis le Chirurgien qui a fait l’inoculation a demandé plusieurs fois à M. d’Aumont avant l’inoculation si le sang de sa fille était bon, si personne dans la famille n’était mort de maladies qui prouvassent quelque chose à cet égard. Il a toujours déguisé la vérité, dans la crainte que le Chirurgien ne voulût pas inoculer sa fille, et voici comment il raisonnait, dans son cœur, il disait si je fais inoculer ma fille peut-être réchappera-t-elle au lieu que si elle prend la petite vérole naturelle certainement elle en mourra. Ainsi il vaut mieux courir ce risque, mais comme le Chirurgien n’y prend aucun intérêt et que l’honneur de l’inoculation lui tient à cœur, il faut lui cacher la vérité. »

Dès lors, la controverse se positionna rapidement sur le terrain psychologique et éthique, si bien que de nombreuses questions restaient sans réponse certaine : était-il légitime d’inoculer des personnes ne disposant pas encore de leur raison, à l’instar des enfants, et ce, sans leur consentement ? Ne courait-on pas le risque de voir les patients développer d’autres symptômes et de risquer la multiplication des effets secondaires ? Pouvait-on et devait‑on se donner une maladie pour pouvoir en réchapper ? Ce sont précisément ces interrogations qui, aux dires de l’historien Jean-Baptiste Fressoz, ont empêché que la variolisation ne devienne une norme médicale unanimement acceptée. D’abord expérimentée sur des prisonniers dès 1721, la variolisation fut ensuite testée sur des orphelins et des enfants abandonnés, à Londres, puis à Genève, à Florence et en Autriche. En d’autres termes, l’inoculation fut pratiquée sur des individus que la société jugeait nuisibles ou, du moins, suffisamment marginaux pour servir de cobayes. Mais la pratique ne resta tout au long du siècle qu’une opération peu pratiquée. Les campagnes de variolisation populaire menées par Girod en Franche-Comté demeuraient en réalité minoritaires, ne pouvant faire oublier que la pratique demeurait l’apanage des élites princières et royales. En témoigne avec force l’inoculation du jeune Louis XVI en 1774, remarquable par la profusion de bulletins médicaux officiels destinés à communiquer sur la santé du souverain.

Quatre Bulletins de santé

De fait, la variolisation ne fut réellement appliquée en masse que sur les esclaves des plantations sucrières dans les colonies, précisément là où la rationalité biopolitique de maximisation de la population pouvait se déployer sans obstacle, tout comme lorsque les premières expériences à l’origine de la chirurgie gynécologique moderne avaient été effectuées sur des femmes noires esclaves aux États-Unis. A contrario, dans le royaume de France, à peine mille inoculés pouvaient être répertoriés au début des années 1770 en dépit de la visibilité médiatique de la variolisation.

Le public arbitre de l’inoculation

Les citadins redoutaient la contagiosité de la variole inoculée. Si rien n’indique formellement que la variole naturelle serait moins contagieuse que la variole inoculée, les autorités urbaines furent rapidement acculées à prendre des mesures pour protéger le public. Après l’inoculation particulièrement médiatisée des princes d’Orléans au Palais-Royal en 1756, des voisins des médecins qui s’étaient livrés à de telles interventions se révoltèrent, de sorte que les archives de police abondent de réclamations formulées par des individus contre des projets de variolisation dans leur voisinage. Ainsi, la pratique fut interdite là où elle pourrait mettre en danger la santé des habitants, et repoussée par conséquent au-delà des barrières des villes, où l’inoculation pouvait se dérouler à l’abri du regard des urbains. Ainsi, le 8 juin 1763, le Parlement de Paris « fait défense de pratique l’inoculation dans les villes et faubourgs du ressort de la cour », et des amendes sont infligées à ceux qui outrepasseraient la loi.

Dans la seconde moitié du siècle, l’inoculation devint l’un des sujets de conversation les plus en vogue dans les salons, les cafés ou les promenades publiques, où des discussions passionnées avaient lieu autour des nombreux traités médicaux, pamphlets, articles de presse ou ouvrages de philosophie qui consacraient la part belle à la variolisation. Si plusieurs définitions du public s’opposent, et opposent par là-même les lecteurs actifs faisant un usage critique et public de leur raison par la lecture aux auditeurs mondains qui participent à des lectures ou conversations, il n’en reste pas moins qu’il demeurait au XVIIIe siècle une source cruciale de la légitimation de la science et des faits médicaux, au point que les médecins prenaient très au sérieux les descriptions de symptômes émanant d’amateurs éclairés qui n’avaient pas nécessairement reçu de formation académique. Cette place du public dans la légitimation des faits scientifiques, et les ambiguïtés qu’elle occasionne, trouvent des échos certains dans l’histoire des épidémies récentes : ainsi, lorsque Steven Epstein montre que l’opposition entre les théories étiologiques orthodoxes et dissidentes à propos du sida se jouent moins dans l’arène scientifique qu’au sein du monde « profane », mettant en avant le rôle des médias alternatifs et des mouvements sociaux.

Louis_Léopold_Boilly_-_L'innoculation

En l’absence d’un consensus scientifique sur la validité de l’inoculation susceptible d’émerger dans la France des Lumières, le public était régulièrement invoqué et convoqué par les médecins pour incarner l’ultime instance de légitimation. C’est ainsi qu’en 1764, la tête de proue du parti inoculiste, Petit, pouvait conclure son Premier rapport en faveur de l’inoculation, reconnaissant que ni le gouvernement ni la Faculté de médecine ne pouvaient statuer ou légiférer sur l’inoculation :

« D’où nous tirons cette conséquence, Messieurs, qu’il ne faut prononcer sur le fait de l’inoculation, aucune loi qui tende à gêner la liberté des particuliers, à moins qu’on ne compte pour rien de blesser cette essentielle prérogative de l’humanité, et de s’exposer à voir la loi oubliée, pour ne pas dire méprisée. Car enfin, Messieurs, si par la suite l’inoculation étant pratiquée, ses succès ne répondent point à nos espérances, il n’y a ni loi, ni puissance qui soit capable d’en faire continuer la pratique, chaque particulier s’y refusant ; et de même (on peut le dire hardiment) il n’y en a point qui puisse l’arrêter, si ces mêmes succès vont au-delà de ce que nous en attendons : l’intérêt de sa propre conservation étant la plus forte de toutes les lois ; d’où il suit qu’il faut laisser au public à faire la loi lui-même ; seulement il convient de l’instruire en attendant, afin qu’il prononce avec connaissance de cause. »

Comme l’a remarqué Jean-Baptiste Fressoz, l’instruction préconisée par Petit ne désignait nullement la vulgarisation, qui s’imposa un siècle plus tard, mais se référait au contraire par extension métaphorique à l’instruction judiciaire et au « tribunal du public », les preuves, les expériences mais aussi les arguments contradictoires étant versées au dossier de l’inoculation. L’acception du public s’élargissait ainsi progressivement, au point de voir des acteurs venant d’horizons extrêmement différents participer à la controverse : des moralistes, des théologiens, des auteurs anonymes et des poètes, à l’image de ce Antoine-Alexandre-Henri Poisinet prenant la plume à l’occasion de l’inoculation du duc d’Orléans en 1756 pour prendre parti en faveur de l’inoculation.

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Le public était désormais l’instance à laquelle les savants devaient s’adresser, comme lorsque Jean Nicolas, maître chirurgien, estimait nécessaire de tenir scrupuleusement son Journal des inoculations : « On doit pressentir déjà quelles sont les vues que je me propose en donnant au public le Journal des mes Inoculations ». Bien sûr, le rôle du public était particulièrement ambivalent et sa légitimité se retrouvait renforcée lorsqu’il avait vocation à se substituer à un champ médical gangrené par les rivalités personnelles et les querelles d’ego. On accusait alors fréquemment les médecins antinoculistes d’être jaloux des inoculateurs mondains… Tout comme certains accusent aujourd’hui le milieu médical mainstream de faire de l’ombre, par jalousie, à l’outsider Didier Raoult.

*****

Débattue avec acharnement dans l’arène de la sphère publique, la controverse sur l’inoculation se complexifia au point de rendre les discussions de moins en moins lisibles et de susciter l’hostilité des Encyclopédistes. Après 1800, les normes d’expertise évoluèrent considérablement, contribuant de ce fait à reléguer le public au profit des comités et conseils d’experts. Il n’en reste pas moins que la controverse sur la variolisation demeure un jalon crucial de l’histoire de la médecine, et les arguments avancés par les partisans du procédé s’avèrent proches de ceux mobilisés aujourd’hui pour lutter contre le coronavirus : l’augmentation du nombre d’inoculés réduirait le risque de pandémies et en protégeant autrui, on sauve les siens en même temps qu’on se sauve soi-même. Le bien commun était déjà bel et bien l’enjeu de cette nouvelle ère où la médecine ne devait plus se contenter de guérir, mais de prévenir les maladies.

Jan Synowiecki

Aller plus loin

Deirdre Cooper Owens, Medical Bondage. Race, Gender, and the Origins of American Gynecology, Athens, University of Georgia Press, 2017.

Steven Epstein, Histoire du sida. 1. Le virus est-il bien la cause du sida ? 2. La grande révolte des malades, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2001.

Jean-Baptiste Fressoz, « La médecine et le “tribunal du public” au XVIIIe siècle », Hermès, la revue, vol. 3, n° 73, 2015, p. 21-30.

Antoine Lilti, Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005.

Catriona Seth, « L’inoculation contre la variole : un révélateur des liens sociaux », Dix-huitième siècle, n° 41, 2009, p. 137-153.

Alexandre Wenger, « “De petites considérations doivent-elles arrêter lorsqu’il s’agit d’un grand intérêt général ?” L’inoculation à Genève au XVIIIe siècle », Canadian Bulletin of Medical History. Bulletin canadien d’histoire de la médecine, vol. 21/1, 2004, p. 103-120.

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