Depuis plusieurs jours, l’accès aux parcs et jardins situés en zone rouge cristallise de nombreuses polémiques. Officiellement fermés pour éviter des attroupements inopportuns, les jardins demeurent fermés à un public urbain en quête légitime de verdure après de longues semaines de confinement. Un article de Libération souligne la double injustice sociale et environnementale que représente cette décision, arguant que les jardins constituent des îlots de nature salvateurs en ces temps de changements climatiques et des espaces publics gratuits et accessibles à tous, susceptibles dès lors d’amortir les inégalités sociales en matière d’accès à la nature. C’est précisément le débat sur ces deux dimensions des jardins qui était en germe à Paris au XVIIIe siècle, alors que l’aménagement de jardins en ville était déjà hautement préconisé, et que l’élargissement du droit d’accès à la nature constituait un sujet de discussion mobilisant de plus en plus l’opinion publique.

Le jardin, oasis de verdure dans la ville 

Dans un contexte où la sensibilité aux nuisances olfactives conduisait les élites réformatrices à améliorer l’aération des villes, les jardins du XVIIIe siècle devinrent des thermomètres des miasmes ainsi que des laboratoires d’un urbanisme régénéré, emblématique des velléités réformatrices des Lumières. Face aux exhalaisons et aux miasmes délétères que Paris sécrétait, la ville idéale se concevait désormais comme fluide, aérée et ouverte. Véritables poumons d’une ville devenue irrespirable, les jardins devaient constituer autant d’îlots de régénération d’une capitale engloutie par une atmosphère infecte et plongée dans une obscurité dangereuse du fait de l’élévation démesurée des bâtiments. Sensible aux théories néo-hippocratiques considérant que les pathologies s’expliquaient par la composition de l’air, l’auteur du Tableau de Paris Louis-Sébastien Mercier appelait de ses vœux une régulation de la qualité de l’atmosphère par la présence massive de végétaux dans la ville :

« On sait que les végétaux tendent à conserver l’atmosphère dans un état de salubrité, à la purger même de toute corruption : voilà pourquoi les anciens environnaient leurs temples & leurs places publiques de grands arbres : pourquoi ne les imiterions-nous pas ? »

 Les places publiques et les jardins étaient ainsi pensés comme des antidotes indispensables aux effets pervers de la densité du maillage urbain. Menuret de Chambaud, médecin hippocratique originaire de Montpellier, et auteur d’une topographie médicale de Paris, vanta à cet égard l’ampleur des cours et des jardins du Marais, de ceux du faubourg Saint-Germain, ainsi que ceux de la « nouvelle ville » qui se construisaient au-delà des boulevards. De la même façon, l’abbé Laugier pensa un remaniement du plan des villes où les maisons isolées de ces vastes îlots qu’il imagina auraient été ventilées par les cours et les jardins environnants. André Thouin, botaniste et bras droit du comte de Buffon au Jardin du Roi, jugeait indispensable que dans une ville aussi densément peuplée que Paris, des espaces libres de toute construction entièrement consacrés au public puissent subsister, et que leur ventilation au sein des principaux quartiers de la ville fût suffisamment régulière pour que « les habitants pussent commodément et sans trop s’éloigner de leurs affaires, aller respirer un air libre et pur ». Le naturaliste estimait que la répartition des jardins dans la ville s’avérait bien trop inégale pour satisfaire ces ambitions, et que les quartiers septentrionaux, orientaux et occidentaux de Paris en étaient mieux pourvus que ceux du midi où seuls le Luxembourg et le Jardin du Roi offraient un exutoire convenable, dans une partie de la métropole où les boulevards apparaissaient trop éloignés du centre de la ville.

Tuileries, terrasse du bois de l'eau (1700)

Cependant, alors qu’aujourd’hui la question de l’accessibilité aux espaces verts pose immanquablement celle des inégalités sociales en matière d’aménités environnementales, les auteurs du XVIIIe siècle commençaient déjà à articuler les considérations spatiales sur la présence de jardins en ville et les aspects sociaux qu’elle impliquait. Parce que leur capacité à se mouvoir dans l’espace urbain s’avérait bien souvent limitée, il importait de rapprocher les espaces de végétation des pauvres et des malades, mais aussi de multiplier les jardins au cœur même des villes. Matthieu Géraud, dans son Essai sur la suppression des fosses d’aisances, liait dans cette perspective la lutte contre l’insalubrité, l’accessibilité et la multiplication des jardins publics au sein de la ville :

« Nos villes modernes commencent à quitter ce caractère de mesquinerie & d’insalubrité qui jadis leur était propre. Mais ne leur donnerait-on pas plus promptement cette majesté & cet air salubre qu’avoient celles des anciens peuples, si, comme eux, ainsi que les Persans & autres orientaux, nous établissions au milieu de nos cités, des jardins publics & de grandes places ornées d’arbres ? Ce serait un objet de beauté, d’utilité & même de nécessité, où chaque citoyen, principalement parmi les artisans, viendrait se débarrasser des différents miasmes dangereux qu’il aurait pompés & respirés en s’occupant de ses travaux. Le malade & le convalescent y trouveraient, non loin de chez lui, un remède toujours désiré & difficilement obtenu dans les villes, un air sain & continuellement renouvelé. Mais non, la fureur de bâtir l’emporte sur le besoin que nous avons d’une atmosphère pure, premier aliment de notre existence. »

Au-delà des préoccupations sanitaires qui occupaient les auteurs des topographies médicales, ces ouvrages étaient hantés par les ravages supposés d’une urbanisation sans limites. Ce débat recoupait partiellement les lignes de clivage qui démarquaient les partisans de la fièvre spéculatrice des Lumières et les personnalités sceptiques quant à une extension immodérée de la métropole en dehors de ses limites, dont les conséquences auraient non seulement été d’accroître le prix des denrées, de complexifier l’approvisionnement de la capitale, de rendre le maintien de l’ordre plus ardu, mais encore de faire reculer les surfaces dévolues à « la culture des légumes, herbages et menus fruits nécessaires pour la nourriture des habitants ». Outre que l’extension incontrôlée de la capitale eût pu concourir à accroître la disette de matériaux, à dévaluer le prix des maisons du centre de la ville, et à dilater l’espace urbain en des quartiers éclatés et inaccessibles aux sujets les moins fortunés, elle faisait redouter plus fondamentalement une insécurité alimentaire que la disparition des jardins potagers dans la ville pouvait occasionner.

Le jardin menacé ?

Pourtant, au-delà même de cette vision idyllique et édénique des jardins considérés comme des enclaves salvatrices face aux nuisances d’une ville nécessairement pathogène, ces espaces, en dépit de leurs grilles, étaient profondément reliés à l’espace urbain, et ce n’est pas peu dire qu’ils en partageaient les nuisances. Si, à l’heure du succès des thèses néo-hippocratiques, les jardins se voyaient dotés de la capacité à amortir les effets néfastes d’un environnement méphitique, leurs grilles, loin d’être imperméables, ne faisaient pas nécessairement rempart aux vapeurs délétères. L’illustration la plus emblématique et la plus cocasse de cette réalité est vraisemblablement celle de l’odeur pestilentielle qui régnait au jardin des Tuileries jusqu’à l’installation de latrines ad hoc en 1775, car les ifs semblaient servir d’exutoire aux urines et excréments en tous genres, ainsi que pouvait l’évoquer non sans malice :

« Latrines publiques. Elles manquent à la ville. On est fort embarrassé dans ces rues populeuses, quand le besoin vous presse ; il faut aller chercher un privé au hasard dans une maison inconnue. Vous tâtez aux portes & avez l’air d’un filou, quoique vous ne cherchiez point à prendre.

Autrefois, le jardin des Tuileries, le palais de nos rois, était un rendez-vous général. Tous les chieurs se rangeaient sous une haie d’ifs, & là ils soulageaient leurs besoins. Il y a des gens qui mettent de la volupté à faire cette sécrétion en plein air : les terrasses des Tuileries étaient inabordables par l’infection qui s’en exhalait. M. le comte d’Angiviller, en faisant arracher ces ifs, a dépaysé les chieurs qui venaient de loin tout exprès. On a établi des latrines, où chaque particulier satisfait son besoin pour la pièce de deux sous. »

Plus généralement, les jardins étaient menacés à tout moment de se voir contaminés à leur tour par les miasmes de la ville. Le Jardin du Roi, ancêtre de notre Jardin des plantes, dont l’extension à la fin du XVIIIe siècle répondit à l’accroissement sans précédent des plantations et des collections, se trouva directement concerné par cette problématique dès les années 1770, en particulier lorsque la nouvelle Compagnie des fiacres menaça d’installer ses quartiers à proximité du jardin en 1779. L’air putride de ces derniers, les exhalaisons croupies de l’urine des chevaux apparaissaient pour les milieux du Jardin du Roi comme autant de nuisances – et, par la même occasion, de risques pour le développement des plantes, notamment les plantes étrangères qu’il convenait d’acclimater en limitant les distorsions entre leur milieu « naturel » et le milieu de transplantation.

Jardin du Roy [dessin] JB hilair 2 1794

Ces inquiétudes relatives à la salubrité du jardin royal s’inscrivaient dans le contexte plus général du faubourg Saint‑Marcel et d’une appréhension des nuisances industrielles. Le Projet d’embellissement du Jardin du Roy et du faubourg Saint-Marcel de Paris rédigé par un architecte parisien peu avant 1784, est ainsi hanté par le spectre du voisinage des amidonneries, des carreleurs et des potiers « dont les fours engloutissent ce quartier de fumée de charbon de terre insupportable ». Ces problématiques étaient de plus en plus pressantes et n’intéressaient pas seulement que les autorités. Au contraire, elles impliquaient de plus en plus un large public urbain, dont l’intérêt croissant pour les jardins correspondait à celui pour un élargissement du droit d’accès à la nature.

Un enjeu public

Contrairement à aujourd’hui, les jardins n’étaient pas ouverts au tout venant. On peut même dire que les règlements royaux veillaient soigneusement à en écarter la canaille, toujours socialement renvoyée aux laquais, aux porte-faix, aux gens de livrée et à tout cet univers de la domesticité urbaine. Ces prescriptions n’empêchaient guère ces individus d’entrer dans les jardins, à la faveur d’un travestissement vestimentaire ou d’un garde-suisse soudoyé à l’entrée, si bien que les jardins devenaient malgré eux des lieux de brassage social. Cette transformation des usages sociaux des jardins appelait donc à une réflexion renouvelée sur le droit d’accès à ces espaces et leur degré d’ouverture au public. Ainsi, la question « à qui les jardins appartiennent-ils ? » devint centrale au temps des Lumières. Le XVIIIe siècle fut en effet une période d’intenses discussions sur la nature juridique des jardins. Jusqu’à la Révolution française, le droit d’accès aux jardins ne constituait qu’une grâce accordée par le roi ou par le prince au nom de l’utilité publique, et demeurait donc révocable à tout moment. Or, le temps était incontestablement à la multiplication des considérations autour du droit de propriété et surtout du droit d’accès à la nature, dont les implications résonnaient largement dans la sphère publique. Les travaux menés par le duc de Chartres dans les années 1780 au jardin du Palais‑Royal, apanage princier depuis la fin du XVIIe siècle, conduisirent ainsi le public à se penser non seulement comme usufruitier du jardin, mais bel et bien comme le dépositaire incontournable de son aménagement, revendiquant de fait un droit d’accès à la nature sur le modèle du droit public allemand. À l’image des Observations sur la destruction de la promenade du Jardin du Palais-Royal, le public se dressa contre la propriété apanagiste du duc de Chartres lui permettant de s’affranchir théoriquement de la volonté de ses sujets, il proclama la supériorité de l’intérêt général sur les intérêts particuliers du prince. Différents groupes d’acteurs, utilisant des canaux de communication différents, se positionnent alors contre les projets du duc de Chartres : l’un, constitué de riverains lésés par ces derniers, utilisent la voie juridique pour porter leurs revendications, tandis que l’autre, assimilé au public, emploie des modes de communication satiriques pour porter la cause de l’affaire devant l’opinion. Alors que les galeries commerciales ouvertes par le duc empiétaient sur l’espace jardinier, le public redoutait les conséquences néfastes d’une marchandisation de la nature, ainsi que les Mémoires secrets attribués à Bachaumont l’exprimèrent :

« Le Prince des Gagne-deniers,

Abattant des arbres antiques,

Nous réserve sous ces portiques

À travers de petits sentiers

L’air épuré de ses boutiques

Et l’ombrage de ses lauriers. »

Chute de l'arbre de Cracovie, 1781, Lepagelet

Le jardin du Palais-Royal était loin d’être seul à piquer la curiosité du public urbain, au point que l’enthousiasme pour les problématiques relatives à la végétalisation de la ville pouvait se lire dans les colonnes du Journal de Paris, premier quotidien français abritant, souvent sous des pseudonymes farfelus, les réflexions et les projets utopiques de Parisiens désireux de marier la ville à la nature. Ainsi, un projet datant de 1786 envisageait déjà la création d’une rotonde où le commerce des fleurs, des arbres et des arbustes, viendrait servir d’agrément et de délassement aux citadins. Dès lors, « les Amateurs de la belle nature, retenus au centre de la ville par leurs affaires, déroberaient volontiers une heure au somme pour se récréer par des images fraîches & aimables. La vue journalière d’un parterre de fleurs, au centre de Paris, pourrait avoir plus d’influence qu’on ne l’imagine ».

***

Ce qui se joue derrière ces discussions, c’est évidemment la nature comme bien commun et accessible à tout un chacun. Les débats du XVIIIe siècle ne mobilisèrent certes pas la notion de justice sociale, mais ils étaient étonnamment modernes sur la manière d’envisager l’accessibilité et même la propriété des jardins. Alors que la privatisation des communs semble aujourd’hui demeurer le seul horizon politique d’une société de consommation tournant le dos à ces espaces qui n’ont rien d’autre à offrir que la possibilité gratuite de flâner et de contempler la nature, le XVIIIe siècle fut le temps d’une féconde réflexion sur le statut des jardins en ville. Car leurs grilles et leurs portes ne sauraient faire oublier qu’ils sont des objets profondément urbains – et politiques.

Jan Synowiecki

 

Pour aller plus loin

Thomas Le Roux, Le laboratoire des pollutions industrielles. Paris, 1770-1830, Paris, Albin Michel, 2011.

Charles-François Mathis et Émilie-Anne Pépy, La ville végétale. Une histoire de la nature en milieu urbain (France, XVIIe-XXIe siècle), Ceyzérieu, Champ Vallon, 2017.

Julien Puget, « From Public Garden to Public City : The Controversy Over the Housing Project at the Palais-Royal in 1781 », French History, vol. 31, n° 2, 2017, p. 174-193.

Jan Synowiecki, Paris en vert. Jardins, nature et culture urbaines au XVIIIe siècle, thèse de doctorat en histoire moderne, sous la direction d’Antoine Lilti, Paris, EHESS, 2019.

Laurent Turcot, Le promeneur à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Le Promeneur, 2007.

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