Depuis plusieurs semaines, des chevaux sont retrouvés un peu partout sur le territoire français les yeux ou les oreilles arrachés, leurs parties génitales amputées et le corps entaillé. Cette vague de mutilations d’équidés suscite aussi bien l’effroi que l’indignation, et si elle nous interpelle autant, c’est que nous sommes bel et bien les héritiers d’un rapport à l’animal qui s’est construit à l’époque moderne. Le XVIIIe siècle franchit un nouveau cap à la fois en dotant les animaux d’une sensibilité spécifique et en dénonçant ouvertement les cruautés commises à leur encontre.

La promotion de l’animal sensible

Après avoir fleuri dans l’Antiquité, le débat sur la sensibilité des animaux reprit du poil de la bête à l’époque moderne, dans un contexte épistémologique caractérisé par la théorie de la « chaîne des êtres », en vertu de laquelle tous les êtres vivants, bien qu’inégalement parfaits, disposent de parentés et de similitudes permettant de les lier entre eux. Défendue par Leibniz au XVIIe siècle notamment, cette posture supposait de remettre en cause la place des hommes dans la hiérarchie des vivants. Par ailleurs, contre la théorie de l’animal-machine promue par Descartes et qui réduisait les animaux à des machines ne connaissant pas la douleur, toute la philosophie du XVIIIe siècle apporta un sérieux démenti à ce postulat d’une asymétrie entre l’homme et l’animal. Diderot, Voltaire ou Rousseau considéraient à des degrés différents que les animaux possédaient non seulement la sensibilité, mais aussi l’émotion, le langage et une certaine forme de réflexivité.

La philosophie sensualiste, proche des théories de Condillac qui en fut l’un des plus grands représentants au temps des Lumières, avait elle aussi pourvu les bêtes d’une sensibilité communément partagée avec les hommes. Ainsi, le philosophe pouvait-il écrire dans son Traité des animaux : « concluons que si les bêtes sentent, elles sentent comme nous ». Un tel rapprochement liant les humains et les bêtes n’était pas étranger à l’accent désormais mis sur les similitudes physiologiques et comportementales entre l’homme et l’animal. Ces ressemblances inscrivaient ainsi ce dernier dans une communauté de destin partagée avec ses maîtres.

Dans les faits, les violences commises envers les bêtes devenaient d’autant plus illégitimes que l’homme pouvait se prendre d’affection pour l’animal : le développement de la possession d’animaux de compagnie dans les sociétés urbaines traduisait ce nouveau rapport à l’animal plus seulement fondé sur l’utilité pratique. Alors que revendiquer son amour pour les bêtes ne paraissait plus si saugrenu en ce temps de mutation des sensibilités, la cruauté exercée à l’encontre des animaux devenait en miroir insoutenable aux yeux de l’homme civilisé. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les supplices subis par les animaux dans les combats où ils s’entredéchiraient sous le regard des spectateurs suscitaient une indignation croissante, lorsqu’ils ne renvoyaient pas à des temps barbares dont la civilisation des mœurs  urbaine devait extirper les ultimes reliquats. Si l’utilisation des animaux à titre spectaculaire et divertissant pouvait s’avérer légitime, les laisser s’adonner ou non aux luttes sanguinaires de l’arène constituait l’un des marqueurs délimitant la civilisation de la sauvagerie.

En 1781, un article du Journal de Paris dénigra la pratique archaïque des combats d’animaux en mettant l’accent sur la « douce sensibilité » des hommes qui se retrouverait anesthésiée par une trop grande accoutumance à ces spectacles féroces :

« […] il n’y a rien à objecter en faveur du Combat des Animaux : il est gratuitement sanguinaire ; il n’est propre qu’à émousser la douce sensibilité, présent le plus précieux que nous avons reçu de la nature ; car il est vrai que la sensibilité se perd par l’habitude des spectacles effrayants ; que si le malheur de l’humanité rendait les exécutions à mort plus fréquentes, le peuple verrait aller les criminels au supplice avec la même indifférence qu’il voit passer un enterrement. Il est donc étonnant qu’à Paris, cette ville si douce dans ses mœurs, un spectacle aussi barbare, plus digne de renfermer une horde de sauvages que de réunir un peuple civilisé, puisse attirer des spectateurs. »

On pointait du doigt en filigrane l’incapacité du petit peuple à faire preuve d’humanité envers les animaux, si bien qu’une attitude douce et sensible à leur égard devenait un marqueur de distinction sociale. Évidemment, la réalité s’avérait bien plus complexe et nuancée, car les violences transcendaient largement les frontières sociales. Cependant, la dénonciation des violences commises à l’égard des animaux ne relevait pas seulement d’un changement de sensibilité, elle était aussi étroitement dépendante d’une variable relative à la transformation du paysage urbain et à la multiplication quantitative des animaux domestiques, et notamment des animaux de trait, dans les grandes villes. La population devait donc composer avec une faune plus nombreuse, corollaire de l’accroissement démographique. Selon l’historien Éric Baratay, les habitants de la ville n’avaient pas nécessairement l’habitude ni la patience de composer avec ces bêtes qui investissaient l’espace de la rue, parfois au prix de la multiplication des scènes violentes sur la voie publique. Il n’en reste pas moins que les contemporains commençaient à stigmatiser un ensemble de pratiques dont on estimait qu’elles pouvaient occasionner des souffrances inutiles aux bêtes, de la chasse à la vivisection, en passant par la présence de tueries de bestiaux dans la ville ou la castration des chevaux.

L’animal fait sa Révolution

L’entrée en Révolution favorisa la multiplication des analogies entre les peuples vivant sous la coupe du despotisme monarchique, les individus embastillés et les bêtes encagées dans des ménageries qui n’incarnaient plus que l’ostentation royale et sa propension à faire fi du sort des animaux. On se souvient que l’Encyclopédie recommandait déjà de « détruire les ménageries lorsque les peuples manquent de faim », mais les naturalistes de la Révolution française proposèrent de transformer radicalement les usages sociaux de ces lieux pour en faire des bastions de l’économie rurale, de l’instruction publique et de l’étude des mœurs animales. C’était le cas de Bernardin de Saint-Pierre, intimement convaincu que les ménageries pouvaient participer de la création d’une nouvelle concorde entre les hommes et les bêtes, les « monuments vivants de la nature » étant au moins, si ce n’était davantage, digne des « monuments morts des arts » jonchant la capitale.

En outre, la Révolution française et le Consulat poursuivirent la dénonciation des mauvais traitements infligés aux animaux et des violences jugées indignes de la nouvelle cité républicaine. La mise au ban de pratiques odieuses prolongea la condamnation éthique d’animaux jetés en pâture aux vils et stériles plaisirs des citadins. Ainsi, les combats d’animaux furent interdits à Paris dès 1793 et une réflexion s’engagea dans les milieux savants pour promouvoir un nouveau rapport à l’animal. En 1802, un concours de la classe des sciences morales et politiques de l’Institut de France soumit aux candidats les questions suivantes : « Jusqu’à quel point les traitements barbares intéressent-ils la morale publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? » Plusieurs candidats se distinguèrent par l’originalité et l’acuité de leurs réflexions, à l’image de Christian Friedrich Warmholz, pasteur et précepteur, qui invitait à manifester « bonté, bienveillance désintéressée » et « libéralité » envers les animaux, ou encore Jean-Baptiste Salaville, républicain convaincu et plume de Mirabeau. D’autres travaux se singularisèrent par l’accent très concret mis sur les violences ordinaires exercées contre les animaux, l’un évoquant un chien battu par son maître dans une rue parisienne, « les flancs brisés, la langue pendante » et vomissant du sang, alors qu’un autre se désolait du sort réservé aux chevaux de guerre « mourant de soif et de fatigues, de faim, de froid, maltraités par leurs conducteurs, abandonnés volontairement dans leurs blessures ». Les récits horrifiques d’un veau agonisant sous l’effet d’un couteau mal appliqué ou d’une oie suspendue n’attendant plus que des villageois en furie lui tranchent la tête constituaient autant de plaidoyers par l’exemple de l’injustice des souffrances animales. Ponctuées de cas de figure édifiants qui concernaient de surcroît toutes les catégories d’animaux, ces dissertations appelaient de leurs vœux une nouvelle relation aux bêtes, fondée sur la connaissance et la reconnaissance de leur sensibilité, voire de leur intelligence.

***

Un nouveau rapport à l’animal émergea donc au XVIIIe siècle. Plus soucieux du bien-être des bêtes, plus prompt à condamner des violences aussi insupportables qu’illégitimes en raison même de la sensibilité attribuée aux animaux, ce mouvement participa d’une transformation des attitudes envers les bêtes. En revanche, il fallut attendre le XIXe siècle pour que germât sur ce terreau un mouvement institutionnalisé de protection des animaux, qui se traduisit en France par la fondation de la SPA en 1845 et par la première loi punissant toutes formes de cruautés envers les animaux. S’il n’était pas encore question de reconnaître des droits intrinsèques aux animaux, cette longue généalogie de la protection de l’animal montre combien les droits de l’homme sur les bêtes furent âprement discutés.

Jan Synowiecki

Aller plus loin

Éric Baratay, « La souffrance animale, face masquée de la protection aux XIXe‑XXe siècles », Revue québécoise de droit international, vol. 24, n° 1, 2011, p. 218-236.

Éric Baratay, « La promotion de l’animal sensible. Une révolution dans la Révolution », Revue historique, vol. 1, n° 661, 2012, p. 131-153.

Étienne Bonnot de Condillac, Traité des animaux, Paris, Fayard, 1984 [1e éd. 1755].

Bernardin de Saint-Pierre, Mémoire sur la nécessité de joindre une ménagerie au Jardin national des Plantes de Paris, Paris, Didot, 1792.

Pierre Serna, Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840), Paris, Fayard, 2017.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s