« La France dénombre aujourd’hui 106 553 morts du Covid-19 » ; « un candidat d’origine maghrébine a 20% de chances en moins d’obtenir une réponse d’un recruteur qu’un candidat ayant un patronyme considéré comme typiquement français » ; « 72% des Français » considèrent l’éducation comme une priorité pour les mois à venir… Nous vivons assurément à l’ère des statistiques et probabilités. L’aura du chiffre confère à tout argument un air d’autorité.

Cet état de fait ne manque pas de soulever d’importants enjeux sociaux et savants, depuis la technicisation du discours politique jusqu’aux abus médiatiques de sondages mal conçus et mal interprétés – au-delà du fait qu’un sondage auto-administré effectué en ligne auprès de 1 024 personnes ne représente pas l’opinion « des Français », il est nettement établi que les sondages produisent l’opinion publique plutôt qu’ils ne la mesurent.

Le XVIIIe siècle fut assurément un temps d’essor des statistiques, notamment appliquées aux dénombrements de population, tandis que le calcul des probabilités devenait une technique applicable aux « sciences morales et politiques », c’est-à-dire aux faits sociaux et aux objets de gouvernement.

La longue histoire de l’enquête

Michel Foucault a rattaché à l’Antiquité grecque la démarche de l’enquête, dès le moment où les discours à vocation de vérité s’émancipèrent du récit prophétique. L’art de l’enquête a été perfectionné au Moyen Âge par les États européens désireux de connaître – et donc de maîtriser – les ressources matérielles et humaines de leurs territoires, notamment à des fins fiscales et militaires. Les enquêtes administratives connurent ainsi un important développement aux XIIIe et XIVe siècles, notamment stimulées par la guerre de Cent Ans.

Le modèle de l’enquête d’État s’inspirait alors directement de l’Inquisition. Selon l’historien Jean Glénisson, la grande enquête lancée en janvier 1247 par Louis IX avant son départ en croisade pour recenser les plaintes contre le roi et les exactions des baillis, prévôts, forestiers et sergents commises sous son règne « a purement et simplement transposé dans le domaine de l’administration de l’État, l’esprit, le personnel et la procédure de l’inquisition, récemment organisée, en 1233, par le pape Grégoire IX » pour lutter contre les Vaudois et les Cathares. Le nom même de cette juridiction de « recherche de la dépravation hérétique », l’Inquisitio hereticae pravitatis, renvoie bel et bien à l’idée d’information, d’investigation, d’enquête.

Ces pratiques connurent un développement tel qu’au XIVe siècle déjà, peu de choses échappaient au règne de l’enquête : les frontières des États, le douaire des reines, le recensement des feux, l’inventaire des réserves de grain, l’estimation des revenus des terres conquises… Les Européens ne manquèrent pas d’ailleurs, dès les premiers temps de leur expansion coloniale, d’appliquer ces techniques d’enquête à la mesure des propriétés, des revenus et des populations. En métropole comme dans les colonies, ces savoirs quantitatifs s’imposèrent bel et bien comme des instruments de pouvoir.

La statistique descriptive au XVIIIe siècle

Avec l’affirmation du monopole étatique entre le XVIe siècle et l’époque contemporaine, l’enquête d’État prit de l’ampleur, se développant selon deux grands modèles. On trouvait d’un côté la « statistique descriptive » qui se développa particulièrement dans l’espace allemand à l’époque moderne. Cette science avait une vocation totalisante : il s’agissait de recenser toutes les caractéristiques des États et des populations dans de vastes fresques descriptives qui amalgamaient des données sur la géographie et la démographie, les coutumes et les lois, l’économie et les finances, mais aussi les mœurs et l’état intellectuel. Comme on le voit immédiatement, cette « statistique » est bien peu quantitative ! Au milieu du XVIIIe siècle cependant, cette approche se dota d’un nouvel appui formel : les tableaux synoptiques et les graphiques, dont l’usage stimula la recherche de données chiffrées.

L’un des grands innovateurs de cette époque fut William Playfair, auteur en 1786 d’un Atlas politique et commercial et en 1801 d’un Bréviaire statistique dans lesquels il présentait une nouvelle manière de représenter des données à la fois géographiques, démographiques et économiques concernant les pays d’Europe.

Sur cet étonnant graphique, Playfair représentait chaque pays par des cercles au diamètre proportionnel à leur superficie : de gauche à droite, de la Russie au Portugal. Par un jeu de couleurs, l’auteur indiquait également si ces pays étaient des puissances maritimes (en vert) ou continentales (en rouge). L’étendue des populations et des revenus fiscaux se donnait à lire par des lignes verticales respectivement à gauche et à droite de chaque cercle. L’enjeu était donc avant tout celui de la lisibilité : il s’agissait de faire en sorte que le lecteur puisse se faire rapidement une idée claire des jeux de proportions entre ces différents pays et en retienne sans effort un ordre de grandeur.

L’arithmétique politique

À la différence de la statistique descriptive, l’« arithmétique politique », expression inventée dans les années 1670 par l’Anglais William Petty, se voulait pleinement quantitative : il s’agissait de produire des données chiffrées sur des phénomènes mesurables, ce qui supposait de délaisser toutes les matières d’ordre moral ou politique que la statistique descriptive prenait pour objet. Différents domaines s’offraient ainsi à cette approche des États et des sociétés : la vie économique et commerciale ; la naissance, la mort et la maladie ; les professions et occupations des habitants. Cette approche finit à la fin du XVIIIe siècle par se substituer totalement à sa concurrente, la « statistique descriptive », pour devenir le modèle dont nous héritons aujourd’hui.

Au sein d’États préoccupés de l’essor démographique de leurs populations, l’une des grandes questions était, plus encore que celle de la maladie qui nous préoccupe tant aujourd’hui, celle de la mortalité infantile. Tous les praticiens de l’arithmétique politique constataient en effet la même régularité : les enfants des pauvres avaient une probabilité de décéder dans leurs premières années d’existence supérieure à celle des enfants des riches. Sans surprise, il se trouva des auteurs pour expliquer ce phénomène par l’état moral des hommes et femmes du peuple, suspectés d’être naturellement enclins à négliger leurs enfants… Mais la plupart des auteurs mobilisaient une explication d’ordre économique et social soulignant l’importance d’une série de facteurs : l’apport nutritionnel (des enfants ou des mères qui les allaitaient), la qualité des vêtements et du logement ou encore la quantité de bois de chauffe disponible. Le mathématicien Antoine Deparcieux écrivait ainsi dans son Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine de 1746 que les parents riches résidant à Paris pouvaient placer leurs enfants chez des nourrices à proximité, dans la capitale ou les villages voisins, et donc surveiller de près les soins prodigués. Par contraste,

« le bas peuple qui n’a pas le moyen de payer cher, ne peut prendre que des Nourrices éloignées, les pères & mères ne voient leurs enfants que quand on les rapporte ; & en général il en meurt un peu plus de la moitié entre les mains des Nourrices, ce qui vient en grande partie du manque de soins de la part de ces femmes ».

Le fait important réside dans les conclusions politiques que les auteurs tiraient de ces observations statistiques : si les pauvres voyaient leurs enfants succomber par manque de moyens, il fallait donc éradiquer la misère, récompenser le travail par des salaires plus élevés, développer un programme d’assistance publique attentif à la protection des faibles. Ces réflexions à mi-chemin de la statistique et de l’économie politique ont puissamment contribué à renforcer la demande de protection sociale, dont on retrouve la trace tant chez les penseurs des Lumières que chez les acteurs de la Révolution française.

Le cas français : d’Alembert, Condorcet et Turgot

En France, l’un des grands représentants de cette imbrication entre sphère politique et monde savant fut Condorcet. Grande figure savante de l’Europe du XVIIIe siècle, c’est lui qui parvint à intégrer intellectuellement le calcul des probabilités aux phénomènes relevant des sciences morales et politiques.

Nous ne pouvons ici rendre compte des passionnants développements que l’historien Éric Brian a consacrés à cette question dans son ouvrage La mesure de l’État, mobilisant son double savoir-faire de polytechnicien et d’élève de Pierre Bourdieu. Soulignons seulement que le propre maître de Condorcet, d’Alembert, ne croyait pas possible d’appliquer le calcul des probabilités à la « science des rapports moraux et politiques ». Armé des multiples mémoires sur les probabilités de son collègue Laplace, Condorcet se trouvait dans une position particulière du fait de ses rapports avec les représentants du milieu philosophique qui fréquentaient le salon de Julie de Lespinasse, dont le ministre-philosophe Turgot. Au cœur de cet espace s’organisa la rencontre entre « l’élite administrative réformatrice » incarnée par Turgot et « la fraction de l’Académie des sciences proche des Philosophes », incarnée par Condorcet. C’est ici que Condorcet dépassa les résistances de son maître pour réaliser une synthèse abolissant la distinction épistémologique des sciences de la nature et des sciences morales et politiques. Les nombreux travaux de Condorcet qui en résultèrent, dont son Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix de 1785, portent la marque de cette innovation intellectuelle majeure, qui permit de faire émerger une véritable communauté d’intérêts entre administrateurs et scientifiques, et d’accompagner le développement des statistiques et probabilités comme véritables savoirs d’État.

***

Le XVIIIe siècle n’est donc pas l’inventeur, à proprement parler, du règne de l’enquête dont nous héritons, mais il en a accru le territoire, perfectionné les outils, voire révolutionné les mécanismes. Le siècle suivant vit quant à lui le développement d’une nouvelle « culture de l’enquête », sur fond de dispositifs inédits d’examen, de surveillance et d’inspection de la société et de ses membres. La question que soulève cet aperçu historique est bien celle de l’origine et des usages des statistiques et probabilités en matière politique et sociale, et de la manière dont une société démocratique doit mener la « bataille des chiffres », contester le monopole des institutions productrices de ces savoirs quantitatifs, et affronter les usages idéologiques de ces données dans les espaces médiatiques et politiques.

Guillaume Lancereau

Aller plus loin

Loïc Blondiaux, La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998.

Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », dans Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 222-235.

Éric Brian, La mesure de l’État. Administrateurs et géomètres au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1994.

Alain Desrosières, La Politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993.

Jacques et Michel Dupâquier, Histoire de la démographie. La statistique de la population des origines à 1914, Paris, Perrin, 1985.

Jean Glénisson, « Les enquêtes administratives en Europe occidentale aux XIIIe et XIVe siècles », dans Werner Paravicini et Karl Ferdinand Werner (dir.), Histoire comparée de l’administration (IVe-XVIIIe siècles), Munich, Artemis-Verlag, 1980, p. 17-24.

Ian Spence et Howard Wainer, “William Playfair and His Graphical Inventions: An Excerpt from the Introduction to the Republication of His ‘Atlas’ and ‘Statistical Breviary’,” The American Statistician, vol. 59, no. 3, 2005, p. 224-229.

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