En juillet 2021, le logiciel espion Pegasus, développé par une entreprise israélienne qui avait préalablement débauché des anciens du Mossad, a été au cœur de révélations fracassantes. Ce logiciel aurait en effet été utilisé par les services de renseignement marocains et des États répressifs comme le Mexique, l’Azerbaïdjan, l’Arabie Saoudite, le Kazakhstan ou la Hongrie pour espionner de nombreuses cibles (hommes politiques, journalistes, militants ou défenseurs des droits humains). Cela a tout du scénario d’un épisode du Bureau des Légendes, mais cette affaire témoigne surtout des ambivalences de l’espionnage : d’abord outil censé aider les services de renseignement à lutter contre la criminalité, le logiciel est devenu le symbole d’une cybersurveillance liberticide. Or, ce phénomène n’a rien de nouveau…

Aux origines de l’espionnage moderne

Henri IV lui-même n’hésitait pas à faire intercepter les messagers de ses adversaires pour s’emparer de leurs lettres. Mais l’émergence de l’espionnage comme pratique sociale et politique dérivait surtout de changements dans la conception de la diplomatie. À la fin de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), la dernière grande guerre louis-quatorzienne, les relations internationales furent profondément transformées : à l’hégémonie franco-espagnole fut substitué un système reposant sur l’« équilibre des puissances » et qui permettait d’empêcher l’hégémonie absolue de l’une d’entre elles au détriment des autres. Un tel système, déjà en germe lors des traités de Westphalie scellant la fin de la guerre de Trente Ans en 1648, impliquait une autre conception des relations entre les États. La diplomatie, qui s’était développée dans le sillage des conflits religieux de la première modernité, connut ainsi un essor spectaculaire au XVIIIe siècle. Ce moyen de désamorcer les conflits s’accompagna d’un développement tout aussi notable de son corollaire plus secret, à savoir l’espionnage. Comme aujourd’hui, les renseignements étaient des biens précieux que le pouvoir cherchait à dénicher au plus vite pour mieux évaluer les capacités des adversaires ou découvrir des secrets d’État.

Ce que renseigner veut dire

Au XVIIIe siècle, pourtant, il n’existait pas véritablement de politique de renseignement assumée et centralisée, ni même de structures ad hoc – le terme même d’espionnage n’apparut dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1798. L’historien Lucien Bély rappelle également combien la définition de l’espion demeurait floue et évolutive : l’espion était, d’une certaine manière, toujours celui des autres, tandis que pour soi, on disait avoir à sa disposition des « agents ». Beaucoup d’individus étaient ainsi qualifiés d’« espions » – à tort ou à raison – par les autorités policières. De surcroît, l’espionnage et le renseignement étaient moins des professions ou des occupations permanentes que des missions ponctuelles, intermittentes, et donc, évanescentes. En raison de la prééminence d’une conception héroïque de la guerre et de la geste militaire, les espions sont restés souvent tapis dans l’ombre et rares ont été ceux à recevoir des distinctions militaires. Les officiers supérieurs dédaignaient d’ailleurs largement le renseignement militaire, le considérant comme subalterne voire incompatible avec l’ethos de la guerre. Pourtant, l’espionnage avait alors une implication essentiellement stratégique et tactique : il visait à éviter d’être pris de cours par une surprise du camp adverse en documentant les mouvements de l’ennemi, en inventoriant ses ressources, en essayant de se procurer ses cartes ou de dénombrer ses pièces d’artillerie. Le renseignement extérieur et militaire faisait donc l’objet d’une attention croissante au XVIIIe siècle, au point de lire sous la plume du polémologue Lancelot Turpin de Crissé qu’« un général n’a pas moins besoin d’espions pour s’instruire, qu’une armée n’a besoin d’armes pour se battre ».  Au cours du siècle, le renseignement intérieur prit également une importance considérable, qu’il s’agisse de surveiller les zones stratégiques comme les ports ou encore la ville de Paris. La concentration des étrangers sur la rive gauche de la Seine, dans les quartiers du Luxembourg, de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-André-des-Arts, facilitait il est vrai cette surveillance qui, même si elle se fondait  plus sur la dénonciation que sur de minutieuses enquêtes, s’accentua au cours du siècle. La surveillance accrue des étrangers s’accompagnait de manière plus générale d’une suspicion vis-à-vis des populations marginales et « vagabondes » que les autorités policières s’efforçaient de mieux contrôler et identifier.

Il ne faut pas omettre non plus l’importance capitale de l’espionnage industriel et économique. Ange Goudar, né en 1708 dans une famille de riches marchands de toiles, incarne cette figure de l’aventurier qui sillonna l’Europe avant de pénétrer les sphères du pouvoir et d’être chargé, en 1751, d’une mission d’information commerciale au Portugal. La couronne portugaise, depuis le traité de Métherem signé en 1703, était alors tributaire de l’Angleterre au niveau commercial et industriel. La mission de Goudar visait donc à étudier le fonctionnement et les ressources du royaume pour déterminer dans quelle mesure la France pourrait y intervenir d’un point de vue économique afin de concurrencer l’Angleterre. « La France n’y vend pas cinquante pièces de drap annuellement », releva alors l’espion, pensant probablement au débouché qu’un tel pays pourrait représenter pour la production de son frère François.

Espion, qui es-tu ?

Pour toutes ces raisons, les gouvernements cherchaient à attirer dans leurs filets les meilleurs informateurs, dont il fallait au préalable éprouver la fidélité et la loyauté. Les candidats potentiels à cette fonction, qualifiés par les sources d’« aventuriers », correspondaient à un profil relativement stéréotypé : il s’agissait avant tout d’hommes suffisamment mobiles, polyglottes et au fait des codes de la diplomatie pour offrir leurs services aux princes européens, si bien qu’ils appartenaient le plus souvent au monde de la noblesse ou pouvaient se targuer d’avoir un titre. On comptait cependant parmi les rangs des espions nombre d’individus dont la mobilité professionnelle représentait un atout pour fournir des renseignements : les banquiers, les négociants, les interlopes, mais aussi tous ceux qui exerçaient des métiers de service au contact du public, comme les perruquiers, les étaminiers ou les barbiers. Il n’était non plus guère étonnant de retrouver des personnes qui avaient fréquenté les armées : des ingénieurs aux armées retraités, d’anciens commissionnaires de guerre ou encore des commis aux fourrages. Sur le champ de bataille, les renseignements pouvaient être fournis par les unités de cavalerie légère, les dragons ou les hussards, mais le discrédit militaire dont ils pâtissaient peut expliquer pourquoi l’institutionnalisation et la centralisation d’unités de renseignement furent des processus longs et heurtés. Ainsi, l’espionnage était souvent bien davantage un métier de circonstance exercé ponctuellement qu’une profession à proprement parler. L’espion était avant tout jugé à la qualité et à l’originalité des informations qu’il pouvait se procurer, c’est-à-dire qu’il était tacitement attendu de livrer des renseignements autres ceux que l’on pouvait lire le lendemain dans les gazettes… Peu importait alors que certaines nouvelles pussent être fausses, puisqu’il s’agissait d’apporter des éléments neufs.

Si l’on attendait des espions un minimum de loyauté, il ne faut pas oublier que les allégeances étaient pour le moins fluctuantes, témoignant de la fluidité et de la labilité des identités. Simon Louvier est l’exemple parfait de l’espion qui servit pour différents protecteurs, de Fleury au Maréchal de Saxe, entre 1732 et 1771. Cet agent mobile et multicarte participa à différentes batailles de la guerre de Succession d’Autriche, notamment celle de Fontenoy en 1745, prépara un débarquement en Angleterre et géra tout un réseau d’agents opérant à partir de Dunkerque. Johanna Kaspar Vont Thurriegel constitue aussi une bonne illustration de l’agent à la carrière saccadée. Il avait mis au service de Louis XV tout un réseau d’informateurs, mais le duc de Broglie refusant ses demandes, il ne s’embarrassa pas de fidélité en passant chez les Prussiens en 1759.

L’art de l’espionnage

Outre l’envoi d’émissaires jouant le rôle d’observateurs, d’autres techniques d’espionnage existaient. La surveillance des activités suspectes passait bien souvent par l’interception des correspondances, si bien que les pratiques de ce que le mémorialiste Saint-Simon nommait « cabinet noir », se développèrent dans un premier temps durant le ministère de Mazarin, entre 1642 et 1661. L’espionnage venait souvent court-circuiter les circuits diplomatiques, et les correspondances officielles subissaient d’importants aléas. Selon Éric Schnakenbourg, cette pratique de rétention temporaire de l’information était récurrente, du moins au début du XVIIIe siècle. L’Allemagne du nord endossait alors le rôle de plaque-tournante des flux postaux en Europe, puisqu’y convergeaient les dépêches en provenance et à destination des États du nord-est de l’Europe (Pologne, Russie et Suède). Plusieurs centres d’espionnage postal étaient ainsi disséminés sur le territoire germanique, à l’instar de Celle, dans le duché de Brunswick-Lunebourg. Plusieurs représentants français en Pologne se plaignaient de ne pas recevoir leur courrier ou de découvrir des enveloppes déjà ouvertes, en particulier pour les lettres provenant de Hambourg. Contourner l’espionnage danois pour faire passer le courrier entre la France et la Suède supposait également d’emprunter des routes alternatives, comme celle qui transitait par Göteborg et la Hollande. La politique d’interception des lettres diplomatiques, dans les centres urbains comme aux frontières, devint un enjeu si central qu’en 1744, la surintendance des postes française et son « cabinet secret » basculèrent dans le giron du ministre de la Guerre. Une telle politique – que l’on ne qualifiait pas encore de « contre-espionnage » – nécessitait une meilleure coordination entre le renseignement extérieur, militaire et intérieur afin de démanteler des réseaux.

Des techniques et des savoir-faire propres au domaine du renseignement s’élaborèrent progressivement tout au long du XVIIIe siècle : ainsi du développement de la graphologie, qui permit la mise au point de techniques de cryptage, matérialisées par l’apparition d’un éphémère bureau du chiffre pour la correspondance diplomatique entre 1747-1749 et 1755, tenu par Jean Tercier, un agent secret de Louis XV. Jusqu’alors, le chiffrement et le déchiffrement des dépêches étaient assurés par les bureaux en fonction de leur compétence géographique, si bien qu’il s’agissait de la première tentative pour regrouper ces tâches dans un service distinct. Toutefois, les techniques de décryptage étaient tellement lentes qu’en réalité, la plupart des agents n’encodaient qu’une partie de leur correspondance, l’enjeu étant moins de tout crypter que de retarder le plus possible le déchiffrement de l’information par l’ennemi.

***

L’espionnage du XVIIIe siècle a ainsi beaucoup à voir avec celui d’aujourd’hui, en particulier si l’on se réfère aux techniques d’investigation utilisées (infiltration, interception de la correspondance, etc.). Il en diffère en même temps beaucoup dans la mesure où sa centralisation et son institutionnalisation étaient encore à cette époque fort balbutiantes, pour ne pas dire embryonnaires. Cependant, le développement d’appareils d’État et de bureaucraties nationales, conjugué à l’essor de la diplomatie et à la volonté de mieux contrôler tant l’information que les sujets, explique le succès non démenti de l’espionnage et du contre-espionnage. Si ces pratiques entraient en contradiction manifeste avec les valeurs nobiliaires et chevaleresques, encore fortement ancrées jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, il n’en reste pas moins qu’il était un outil de gouvernement aussi précieux qu’en ces temps de cyberespionnage.

Jan Synowiecki

Aller plus loin

Lucien Bély, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990.

Stéphane Genêt, Les espions des Lumières. Actions secrètes et espionnage militaire sous Louis XV, Paris, Nouveau Monde, 2013.

José Luis Gómez Urdáñez, « Nids d’espions dans l’Europe des Lumières », Le Monde. Histoire et Civilisations (en ligne), 9 juin 2021.

Jean-Claude Hauc, Ange Goudar. Un aventurier des Lumières, Paris, Honoré Champion, 2004.

David Kahn, The Codebreakers: The Comprehensive History of Secret Communication from Ancient Times to the Internet, New York, Scribner, 1996 [1e éd. 1967].

Éric Schnakenbourg, « Les chemins de l’information : la circulation des nouvelles depuis la périphérie européenne jusqu’au gouvernement français au début du XVIIIe siècle », Revue historique, 2006, vol. 2, n° 638, p. 291-311.

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