La question de l’esclavage est parmi celles qui ramènent la politique sur le terrain de l’histoire – et parfois inversement. En témoignent les récentes tentatives, dans la lignée du mouvement Black Lives Matter, de déboulonnement de statues consacrées à des responsables politiques ou commerciaux ayant contribué au système esclavagiste. Parmi les cas les plus médiatisés, n’évoquons ici que ceux du négrier Edward Colston, dont la statue a été jetée dans la rivière de Bristol en juin 2020, ou de Jean-Baptiste Colbert, dont le monument au pied du Palais Bourbon a été recouvert quelques jours plus tard de l’inscription « Négrophobie d’État » par des activistes dénonçant son rôle dans l’établissement du Code noir.

Il existe un véritable intérêt politique et social à la connaissance du phénomène esclavagiste que subirent, entre le XVIe et le XIXe siècle, plus de douze millions d’Africaines et d’Africains déplacés sur l’autre rive de l’Atlantique (sans compter les innombrables décès à bord des navires), et au moins autant de victimes de la traite orientale entre le VIIIe et le XIXe siècle. Mais pourquoi saisir seulement au XVIIIe siècle un phénomène déjà attesté sous l’Antiquité tardive ? C’est que cette époque connut à la fois une intensification sans précédent de la traite atlantique, mais aussi le premier essor des réflexions anti-esclavagistes. Le XVIIIe siècle vit les premiers remous des grandes vagues abolitionnistes du siècle suivant, et donna lieu, à Saint-Domingue, à une révolte servile victorieuse, appelée à prendre une place de premier plan dans les annales de l’émancipation humaine.

Les horizons pluriels de l’abolitionnisme

Le XVIIIe siècle connut une véritable explosion de la traite atlantique. La moitié des déportations commises depuis l’Afrique – soit près de six millions de personnes sur douze – se trouve concentrée dans la séquence 1750-1820. En 1800, le Brésil et les États-Unis comptaient déjà une population d’un million d’esclaves. On a également recensé 250 000 esclaves envoyés sur l’île de Saint Domingue dans les seules années 1780. Cette accélération spectaculaire de l’exploitation esclavagiste ne pouvait pas manquer de susciter chez les contemporains des réflexions d’un type nouveau.

Comme l’ont souligné récemment une série d’ouvrages, ainsi que nous l’indiquions dans un précédent article, les Lumières ont été plurielles. Une lecture qui ne voudrait voir dans la pensée du XVIIIe siècle occidental que des manifestes d’humanitarisme triomphant et de progressisme universaliste est à ce titre aussi réductrice que celle qui voudrait lui donner les traits d’un unanimisme esclavagiste et raciste.

Félix Martin, La chasse au nègre (1873)

Notons tout d’abord que nombre d’adversaires résolus de l’esclavage, tels que David Hume ou Thomas Jefferson, n’en soutenaient pas moins les vues les plus essentialistes quant à la hiérarchie des races. S’inspirant des théories de Buffon et Linné sur les divisions du règne animal, les penseurs des Lumières appliquaient volontiers ce prisme à l’espèce humaine, s’efforçant d’en classifier et catégoriser les différents avatars connus selon des critères physiologiques et moraux. Par ailleurs, des préoccupations bien différentes animaient les adversaires de l’esclavage selon les espaces : les États de l’Europe du Sud, par exemple, mettaient un accent tout particulier sur l’esclavage issu de la piraterie et de la capture d’Européens en Méditerranée, à destination notamment de l’Afrique du Nord. L’évolution des positions sur l’esclavage au cours du XVIIIe siècle manifeste cependant des lignes de fracture plus théoriques et politiques.

Dans la première moitié du siècle, l’immense majorité des propositions critiques émises en Occident sur cette question visait à « adoucir » les conditions d’existence des esclaves. Il s’agissait alors de limiter les excès des mauvais maîtres et de sanctionner des abus insoutenables pour l’opinion, sans remettre en cause le système esclavagiste en tant que tel. On retrouve notamment ce discours dit « améliorationniste » dès les années 1720, dans les campagnes menées par les quakers du Royaume-Uni en faveur de ce qu’on nommait « The Negro Cause ».

William Blake, A Negro hung alive by the Ribs to a Gallows (1792)

Ces discours critiques finirent pourtant par se radicaliser, et saper cette fois-ci les fondements mêmes de l’esclavagisme. Là encore, nul unanimisme dans la pensée des Lumières, surtout au vu de la masse d’écrits antiesclavagistes produits au cours de la période. On estime ainsi que les quakers britanniques produisirent plus de 51 000 ouvrages et pamphlets au cours du XVIIIe siècle – allant jusqu’à adresser au gouvernement, en 1787, une pétition abolitionniste signée par 60 000 personnes !

Les divergences d’opinion sont sensibles jusque dans les prémices des raisonnements anti-esclavagistes. D’un côté, la pensée physiocratique, soucieuse avant tout de rendements et de modernisation agricoles, critiquait l’esclavage pour son coût démesuré et son inefficacité économique. Tel est le point de vue que l’on rencontre, en France, sous la plume de Mirabeau, Dupont de Nemours ou Turgot, ainsi que chez Adam Smith au Royaume-Uni. De l’autre, des philosophes comme Voltaire, Bernardin de Saint-Pierre ou l’abbé Raynal mettaient plutôt en avant des arguments politiques et moraux. Tandis que l’Histoire des deux Indes dirigée par Raynal annonçait prophétiquement la venue imminente d’un « Spartacus nouveau » qui prendrait la tête d’une révolte servile et abolirait le Code noir, Bernardin de Saint-Pierre écrivait en 1773 :

« Je ne sais si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l’Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l’Amérique afin d’avoir une terre pour les planter, on dépeuple l’Afrique afin d’avoir une nation pour les cultiver ».

Certaines de ces critiques, comme celle de Montesquieu dans l’Esprit des Lois, ne manquaient d’ailleurs pas d’égratigner au passage l’Église catholique pour son soutien et sa légitimation de l’abomination esclavagiste. De fait, son hostilité vis-à-vis des Lumières et de la Révolution française, couplée à une longue tradition de participation des ordres religieux au système esclavagiste, explique que Rome, par contraste avec de nombreuses Églises protestantes, n’ait condamné la traite qu’à partir de la bulle In Supremo Apostolatus de 1839 et, plus assurément encore, à partir du pontificat de Léon XIII dans les dernières années du XIXe siècle.

L’abolition à l’ordre du jour

En mai 2020, en Martinique, deux statues de Victor Schœlcher, secrétaire d’État aux colonies tenu pour l’artisan de l’abolition définitive de l’esclavage dans l’Empire français en 1848, ont été détruites. Ces récents affrontements mémoriels liés à la figure de Schœlcher démontrent que l’attribution de la responsabilité des abolitions demeure un enjeu politique fort. Ils signalent surtout une profonde fracture entre une vision métropolitaine, selon laquelle la libération des Noirs dépendait de l’abolitionnisme des Blancs, et une conception concurrente, insistant bien plutôt sur le rôle des esclaves dans leur propre émancipation. Au XVIIIe siècle, il a fallu la conjonction de ces deux mouvements pour aboutir aux premières mises en pratique de l’abolition.

Aux États-Unis, les campagnes de sociétés comme la Pennsylvania Abolition Society et la participation des Noirs à la guerre d’Indépendance aboutirent aux premières abolitions, entre 1783 et 1804, dans la majorité des États du Nord, inspirés par l’exemple du Massachussetts. En France, la Révolution de 1789 offrit un nouveau terrain d’action aux abolitionnistes déjà engagés dans la Société des Amis des Noirs fondée l’année précédente. Dès le 29 août 1789, à Paris, 77 « libres de couleur » rédigèrent un cahier de doléances portant la parole des « citoyens libres et Propriétaires de couleur des Isles et Colonies ». Ils y exigeaient l’affranchissement de tous les métissés et l’abolition de la catégorie des libres de couleurs (catégorie discriminatoire regroupant les affranchis et leurs descendants libres de naissance, auxquels certaines fonctions professionnelles étaient interdites au motif du « préjugé de couleur »), au profit d’une division binaire entre libres et esclaves. Un mois plus tard, Brissot, de la Société des Amis des Noirs, écrivait dans Le Patriote français : « L’admission des Noirs libres dans l’Assemblée nationale préparera l’abolition de l’esclavage dans nos colonies ». La première partie de son vœu fut exaucée par l’admission du libre de couleur Jean-Baptiste Belley à la Convention, en tant que député de Saint Domingue.

Anne-Louis Girodet, Jean-Baptiste Belley, député de Saint Domingue (1797)

Dans les colonies françaises, les événements et les aspirations varièrent au gré des situations locales et des catégories sociales. Les grands propriétaires s’attendaient à ce que la Révolution en cours maintienne l’état servile au fondement de leur domination, mais ils ne pouvaient s’appuyer en métropole sur un lobby colonial aussi actif et puissant que celui constitué dans les années 1760 en Grande-Bretagne. Les « petits Blancs », travailleurs libres des îles plus ou moins prolétarisés, espéraient une amélioration de leurs conditions matérielles d’existence. Potentiellement porteurs de revendications socioéconomiques radicales, ils ressemblaient fort en cela aux sans-culottes métropolitains. Pourtant, ils se montrèrent résolument partisans du maintien de l’esclavage, dont l’abolition les aurait fait chuter au plus bas niveau de la hiérarchie sociale. De surcroît, comme les sans-culottes, leur idéal politique correspondait à une société de petits propriétaires indépendants. Or, l’accès à la propriété, dans les îles, se faisait par l’esclavage… Ils s’opposaient également aux libres de couleur, qui les concurrençaient sur le marché du travail : c’est ainsi que des altercations lors de la Fête-Dieu de 1790 à Saint-Pierre (Martinique) aboutirent au lynchage de 13 libres de couleur et à l’emprisonnement de 60 autres par les « petits Blancs » patriotes – provoquant, en réaction, le ralliement de libres de couleur aux planteurs et au mouvement royaliste. Mais l’abolition de l’esclavage, que ni la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, ni la Déclaration d’Indépendance de 1776 n’avaient prévue, ne fut rendue possible que par l’insurrection des esclaves eux-mêmes.

C’est en août 1791 qu’eut lieu la révolte des esclaves de Saint-Domingue. Un siècle plus tôt, l’île avait été convertie à l’économie de plantation. Au moment de la révolte, 200 000 esclaves travaillaient, essentiellement dans les plaines du nord de l’île, dans les colossales plantations d’une colonie devenue le premier territoire d’exportation de sucre et de café au monde. Si des formes de résistance à l’ordre colonial existaient (lenteur au travail, marronnage, voire suicides…), elles n’incluaient que peu de révoltes, jusqu’à l’été 1791 où des groupes d’esclaves attaquèrent les plantations du Nord, incendiant des dizaines de sucreries et provoquant la mort d’un millier de Blancs. Un personnage se distingua rapidement par ses compétences stratégiques : Toussaint Louverture, personnage complexe et ambivalent, devenu depuis lors une véritable icône du mouvement de libération des Noirs.

Quelques mois plus tard, le décret du 28 mars 1792 établit l’égalité des droits politiques entre les hommes libres, quelle que soit la couleur de leur peau. Ce n’est cependant que sous la pression de 80 000 esclaves révoltés à Saint-Domingue et des attaques espagnoles et anglaises, aux côtés de colons et d’esclaves ralliés à leur cause par des promesses d’affranchissement, que le commissaire civil Léger-Félicité Sonthonax décida l’abolition des esclaves sur l’île à l’été 1793. Quelques mois plus tard, le 4 février 1794, la Convention actait la première abolition atlantique de l’ère moderne, près de quarante ans avant la suppression de la condition servile dans l’Empire britannique, et soixante-dix ans avant la guerre civile des États-Unis, qui coûta 600 000 vies au pays avant d’acter la disparition de l’esclavage.

Le crépuscule des émancipations

Si l’esclavage était supprimé de tous les territoires de l’Empire français, émancipant immédiatement 700 000 personnes, la Convention ne manqua pas de fixer des conditions extrêmement contraignantes pour les esclaves devenus cultivateurs, entre travail forcé et obligation de demeurer sur leur ancienne plantation. En 1848, la Deuxième République ne procéderait pas autrement. Mais ces dispositions n’inquiétèrent nullement les patriotes métropolitains qui annonçaient avec enthousiasme la fin d’un crime millénaire, à l’instar d’Anaxagoras Chaumette dans un discours exalté, deux semaines après le décret d’abolition :

« Nations depuis longtemps effacées de dessus le globe, vous princes, tyrans, rois, archontes, sénateurs, juges, magistrats, grands ! Vous que la nature a peut-être ramassés et confondus ensemble dans ce tourbillon de poussière que le vent emporte… Dites, qui vous a pu conférer le droit atroce de détruire l’homme dans l’homme, d’opposer la nature à la nature… ! D’établir enfin l’esclavage ? Ah ! Votre réponse est écrite sur ces ruines éparses, l’asile du reptile venimeux et de l’oiseau nocturne ; votre réponse est dans votre propre destruction et dans sa cause ! La soif des jouissances exclusives, l’amour de la tyrannie, et le luxe qui pourrit le cœur.
Quelle que soit l’antiquité d’un crime, cette antiquité ne peut jamais prouver autre chose, sinon l’asservissement de ceux qui gouvernent, soit à leurs passions, soit à leurs tyrans ».

Mais cette expérience ne dura pas, comme l’ont suffisamment rappelé cette année les controverses relatives à la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte. Le rétablissement de l’inégalité juridique entre la métropole et les colonies, couplé à des politiques vexatoires à l’égard des populations de couleur, entraîna bientôt de nouveaux soulèvements aux Antilles, réprimés par le sang de 3 000 insurgés et la déportation d’autant d’entre eux. L’esclavage, effectif dans la Martinique recouvrée par la France en 1802, fut également appliqué à la Réunion et à l’île Maurice la même année. C’est enfin le 14 mai 1803 que Napoléon rétablit officiellement l’esclavage dans le reste des colonies françaises, la Guadeloupe, la Guyane et Saint-Domingue. Ce dénouement mettait ainsi fin à une décennie de luttes d’émancipation et repoussait de quarante-cinq ans l’abolition définitive de l’état servile dans l’Empire français.

***

L’expérience du XVIIIe siècle a-t-elle été vaine ? Assurément non. Tout d’abord, des expériences fondatrices ont vu le jour, comme celle de Freetown, fondée en 1787 au Sierra Leone par des abolitionnistes britanniques pour offrir un asile aux anciens esclaves affranchis. Dès cette époque, la question des réparations dues aux anciens esclaves se posa de manière explicite, même si l’Africaine Belinda, émancipée par l’État du Massachussetts, demeure le seul exemple connu d’esclave à avoir réclamé victorieusement une pension publique dans les États-Unis du XVIIIe siècle. Surtout, la Révolution haïtienne a fourni aux populations serviles un précédent historique et un horizon d’espérance. L’indépendance que l’île a arrachée en 1804 à la France lui a pourtant coûté cher : la dette que la monarchie de Charles X a imposée à cet État en échange de la reconnaissance définitive de son indépendance n’a pu être définitivement acquittée qu’en 1952…

Aujourd’hui, nombre d’entreprises savantes et mémorielles mettent en lumière l’histoire longue de ce crime contre l’humanité, sur fond d’ardentes controverses relatives aux réparations symboliques et matérielles exigées des anciens empires coloniaux. Aussi l’ombre projetée de l’esclavage et de la colonisation ne saurait-elle manquer de s’imposer aux sociétés contemporaines et rappeler, dans les mots de Franz Fanon, que face à la perpétuation des discriminations et violences racistes, « tout spectateur est un lâche ou un traître ».

Guillaume Lancereau

Aller plus loin

Robin Blackburn, The Overthrow of Colonial Slavery, 1776-1848, London, Verso, 1988.

Jean Ehrard, Lumières et esclavage. L’esclavage colonial et l’opinion publique en France au XVIIIe siècle, Paris, André Versaille, 2008.

Sudhir Hazareesingh, Toussaint Louverture, Paris, Flammarion, 2020.

Paulin Ismard (dir.), Les mondes de l’esclavage. Une histoire comparée, Paris, Seuil, 2021.

C. L. R. James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, Paris, Amsterdam, 2008 [1938].

Antoine Lilti, L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Paris, EHESS ; Gallimard ; Seuil, 2019.

Frédéric Régent, Esclavage, métissage, liberté. La Révolution française en Guadeloupe (1789-1802), Paris, Grasset, 2004.

Jean-François Schaub, Silvia Sebastiani, Race et histoire dans les sociétés occidentales (XIVe-XVIIIe siècles), Paris, Albin Michel, 2021.

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