C’est une image qui a fait le tour du monde et qui, incontestablement, fera date dans l’histoire de l’astronomie : le 10 avril, le réseau international de radiotéléscopes « Event Horizon Telescope » (EHT) a rendu publique la première photographie de l’ombre d’un trou noir, localisé dans la lointaine galaxie M87 (non, elle ne sort pas de Star Wars !).

First Image of a Black Hole

Si l’imagerie ne fait que corroborer la théorie de la relativité générale élaborée par Einstein et l’existence des trous noirs avancée par Stephen Hawking, qui n’était jusqu’alors qu’une pure supputation mathématique en dépit des récentes modélisations numériques, elle témoigne de l’intense coopération scientifique au principe de cette avancée capitale. En effet, l’obtention d’une telle image, quand on sait les 55 millions d’années-lumière nous séparant du phénomène observé, aurait de quoi nous laisser profondément pantois et rêveurs… Sauf qu’il a fallu compter sur pas moins de huit radiotéléscopes répartis sur quatre continents, et capitaliser sur la coopération d’environ 200 chercheurs et ingénieurs aux quatre coins du globe. De quoi nous rappeler qu’au XVIIIe siècle, temps par excellence d’ébullition scientifique, les découvertes astronomiques ne pouvaient être mises au seul crédit de quelques savants isolés, les yeux rivés vers le ciel, télescopes en main. Au temps des Lumières, les astronomes circulaient avec une grande intensité, tout comme le matériel scientifique, dont les usages étaient loin d’être exclusivement savants…

Voyager pour observer

Dès le XVIIe siècle, l’astronomie apparaît comme la science mobile par excellence. Dans les années 1660, Cassini, astronome bolonais, rédigea des instructions de la plus grande précision pour déterminer les longitudes à partir de l’observation astronomique des éclipses des satellites de Jupiter. Il envoya trois de ses élèves en Afrique et aux Antilles, ainsi que des missionnaires jésuites en Asie, afin d’obtenir des mesures plus exactes par rapport au méridien de référence.

Ainsi, si les expéditions pour cartographier le monde se multiplièrent tout au long du XVIIIe siècle, elles visaient au moins autant à dresser des cartes du ciel plus exhaustives. En 1742, l’abbé La Caille proposa à l’Académie des sciences d’élaborer un nouveau catalogue d’étoiles, projet qu’il justifia par la nécessité de répertorier et de localiser au mieux les étoiles de l’hémisphère austral, impossibles à observer sous les latitudes européennes. Huit ans plus tard, il entama une mission astronomique absolument décisive. Ses pérégrinations le menèrent au Cap de Bonne-Espérance où il fonda un observatoire astronomique, depuis lequel il put contempler pas moins de 10 000 étoiles scintillant dans le ciel austral. À son retour en 1755, il publia un catalogue où il en représenta environ 2 000, un chiffre pour le moins coquet en comparaison avec les 350 étoiles répertoriées avant lui par l’astronome britannique Edmond Halley !

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Ce fructueux voyage d’observation poursuivait également un autre objectif : déterminer la parallaxe, c’est-à-dire l’angle sous lequel une longueur de référence peut être vue depuis un axe, de la Lune et des planètes Vénus et Mars. Une telle mesure ne pouvait donc être élaborée sans le concours d’un vaste réseau de correspondants et de savants européens. L’astronome français Lalande fut ainsi immédiatement envoyé à Berlin par l’Académie des sciences, où il y retrouva Maupertuis qui présidait alors l’Académie des sciences de Prusse, et les astronomes de l’ensemble de l’Europe procédèrent à de nombreuses observations transmises à La Caille.

De nos jours, l’ère des grands voyages d’exploration où astronomie, botanique, éthologie et ethnographie se côtoyaient intimement, semble bel et bien révolue. Elle a pourtant jeté les jalons des premières formes de coopération scientifique internationale et posé avec une rare acuité la question de la circulation du matériel scientifique.

Les instruments d’observation, de la Chine au Pacifique

Certes, l’époque était aux progrès de l’astronomie optique. Si les télescopes du XVIIIe siècle ne disposaient pas de la précision de ceux utilisés aujourd’hui, ils recouraient à des réflecteurs de plus en plus volumineux, à l’instar de celui parachevé en 1789 par William Herschel, dont le miroir mesurait pas moins de 122 centimètres. L’astronome allemand avait d’ailleurs découvert la planète Uranus en 1781.

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Cependant, et on le constate tangiblement avec l’image du trou noir, les télescopes constituent non seulement de formidables instruments du savoir astronomique, mais aussi des intermédiaires fondamentaux entre les membres de la communauté scientifique. Au XVIIIe siècle, les instruments d’observation représentaient un élément essentiel du fonctionnement des réseaux scientifiques, mais aussi commerciaux et impériaux.

À ce titre, les motivations mercantiles étaient souvent indissociables des usages savants du matériel astronomique. L’historien des sciences Simon Schaffer a ainsi relevé deux épisodes révélant cette interpénétration d’usages. En 1791-1792, une expédition navale britannique équipée d’instruments astronomiques fut mise sur pied afin d’intensifier le commerce des fourrures dans le Pacifique-Nord, au niveau du détroit de Nootka (actuelle Colombie-Britannique) ; et en 1792-1793, une mission similaire fut impulsée par la Compagnie des Indes orientales puis diligentée par Macartney… Pour convaincre les Chinois de faire le commerce du thé ! On se servait donc du matériel astronomique à des fins autres que savantes. Il remplissait une fonction diplomatique de la plus haute importance car, en le donnant en cadeau, il permettait de s’attirer les faveurs des souverains locaux.

Bien sûr, l’exhibition d’un matériel scientifique si sophistiqué avait souvent servi à émerveiller les populations autochtones et, par-là, à imposer discrètement mais non moins efficacement la domination occidentale, voire à légitimer l’ordre colonial. Est-ce à dire que les individus à qui il s’adressait étaient dupes ? On peut fort en douter si l’on se réfère au fait que les Chinois considéraient les inventaires d’objets astronomiques comme de simples hommages rendus à l’empereur par des sujets d’un souverain nécessairement barbare. D’aucuns préféraient ironiser, à l’instar de ce poème circulant à la cour de l’empereur, sur des instruments qui ne semblaient guère les impressionner : « en vérité, nous ne valorisons par les choses étranges, ni ne prêtons l’oreille aux vantardises ». Certes, le palais impérial était jonché d’horloges, de télescopes et de planétariums, mais leur exposition tenait nettement moins au crédit accordé à la science britannique qu’au goût de l’empereur Chien-Lung (1711-1799) pour le merveilleux et le spectaculaire. En d’autres termes, alors qu’ils devaient servir de vitrine de la véracité de la cosmologie britannique, les instruments d’observation relevaient, pour les Chinois, de la pure logique du divertissement. En métropole, les caricaturistes ne semblaient guère s’illusionner sur la réussite de la délégation Macartney. James Gillray publia une caricature quelques jours après le départ du navire dans laquelle il présentait les présents remis à l’empereur comme autant de babioles et de gadgets somme toute assez dispensables.

The_reception_of_the_diplomatique_and_his_suite,_at_the_Court_of_Pekin

Si le matériel astronomique semble aujourd’hui témoigner de l’universalité de la science, le détour par le XVIIIe siècle permet de souligner à quel point il révélait jadis les asymétries et les usages multiples de la technique… À cette époque, l’astronomie catalysait déjà des échanges et des circulations en tous genres, loin, bien loin de la vision d’une « Révolution scientifique » composée d’individus solitaires.

Jan Synowiecki

Aller plus loin :

Simone Dumont et Suzanne Débarbat, « Les académiciens astronomes, voyageurs au XVIIIe siècle », Comptes-rendus de l’Académie des Sciences, vol. 327, n° 4, 1999, p. 415-429.

Christian Nitschelm, Histoire de l’astronomie, des origines à nos jours, Paris, Nouveau monde éditions, 2013.

Simon Schaffer, « L’inventaire de l’astronome. Le commerce d’instruments scientifiques au XVIIIe siècle (Angleterre-Chine-Pacifique) », Annales, Histoire, Sciences Sociales, vol. 60, n° 4, 2005, p. 791-815.

 

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