Depuis plusieurs jours, les incendies ravageurs qui se produisent dans la forêt amazonienne suscitent l’émoi de l’opinion internationale, consciente que la destruction de ce gigantesque abri de la biodiversité mondiale aura nécessairement un impact sur les équilibres écologiques planétaires et sur la survie de centaines d’espèces, tant animales que végétales. Loin de traduire une inquiétude contemporaine quant aux bouleversements climatiques, cet épisode nous invite à remonter au XVIIIe siècle, époque où commence à se forger une première réflexivité environnementale. Les forêts occupent, déjà, une part importante des réflexions des naturalistes et des autorités gouvernementales.

Il faut sauver les forêts

En 1739, le célèbre naturaliste Buffon publie à l’Académie des sciences un écrit curieusement intitulé « Mémoire sur la conservation et le rétablissement des forêts ». Évoquant ses pépinières d’arbres forestiers et ses semis de « grands cantons de bois » dans sa région natale de Montbard en Bourgogne, il espère que ses expériences de physicien, comme il se qualifie lui-même, permettront de remédier à ce qui semble être le mal du siècle, à savoir la régression des forêts :

« Le bois qui était autrefois très commun, maintenant suffit à peine aux usages indispensables, et nous sommes menacés pour l’avenir d’en manquer absolument : ce seroit une vraye perte pour l’État d’être obligé d’avoir recours à ses voisins, et de tirer de chez eux à grands frais ce que nos soins et quelque légère économie peuvent nous procurer. »

Avant d’être l’objet et l’enjeu d’une préoccupation environnementale, le bois représente avant tout une ressource économique précieuse, car il est, tout au long du XVIIIe siècle, la principale matière première et le premier combustible, à une époque où le charbon de terre n’est pas encore très répandu. De surcroît, il est absolument indispensable au chauffage des foyers domestiques. Autant dire que, dans un contexte de croissance démographique, la raréfaction – voire la pénurie – de la ressource, ainsi que sa cherté, font de la reforestation une préoccupation cruciale. Il est difficile de chiffrer précisément les surfaces forestières encore existantes en 1789, d’autant que de nombreux bois répertoriés par les cartes étaient soit dévorés, soit détruits. De fait, il semble que les grandes futaies des forêts royales ont considérablement régressé tout au long du siècle, et qu’un vaste mouvement de déforestation a balayé l’ensemble du royaume.

Mais les inquiétudes relatives à la rétractation et à la dégradation du couvert forestier ne sont pas seulement d’ordre économique. En effet, c’est d’abord et avant tout par la question des forêts que s’élabore progressivement un discours critique sur l’empreinte de l’homme sur la nature. À la fin du XVIIIe siècle, les naturalistes insistent de plus en plus sur l’importance des modifications anthropiques du climat et mettent en cause le rôle des sociétés humaines dans la perturbation de ce que l’on appelle alors « l’ordre naturel » ou « l’économie naturelle » du globe. Prenant appui sur l’Amérique du Nord, André Thouin, jardinier en chef du Jardin du Roi à Paris et protégé de Buffon, décrit les conséquences de ces dérèglements sur le climat, remettant sérieusement en question l’orgueil prométhéen de la modernité :

« Dans ce nouvel hémisphère [l’Amérique septentrionale], l’intensité du froid occasionné par la grande quantité d’eaux et par les Forêts dont il était couvert, surpassait de plusieurs degrés celui qu’on éprouvait dans l’ancien monde, à la même latitude ; mais les Européens changèrent cette température, l’écoulement procuré aux eaux stagnantes, et plus encore les grands abattis de bois qu’ils firent près de leurs habitations, ne tardèrent pas à diminuer l’abondance des pluies, et par conséquent à dessécher le sol & à le rendre moins froid. »

L’idée que les sociétés et, ici, les Européens, pouvaient modifier à leur guise les températures atmosphériques et l’abondance des pluies était amenée à connaître un succès considérable, en particulier dans le monde colonial, qui devint un véritable laboratoire des difficiles équilibres écologiques à maintenir.

Le laboratoire colonial

Lorsque, dès les années 1450, les Portugais détruisent la forêt en place à Madère pour la remplacer par des plantations de sucre, la colonisation est identifiée comme un terreau propice à l’épanouissement de l’impérialisme écologique. Cependant, les colonies ont aussi permis de mettre à l’épreuve les premières pratiques de préservation de la nature. Selon l’historien américain Richard Grove, les espaces insulaires ont formé la matrice de ces préoccupations environnementales, d’autant plus qu’ils étaient assimilés, dans l’imaginaire européen, à des Édens en miniature et des recréations du paradis qu’il convenait de préserver. Lorsque les Britanniques s’emparent de l’île Sainte‑Hélène en 1659, le couvert végétal est déjà fortement dégradé du fait de l’introduction de la chèvre par les Portugais. L’île apparaît comme très largement déforestée et confrontée à une inquiétante érosion des sols. La politique mise en place par les autorités britanniques intervient malheureusement trop tard.

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Ce n’est pas le cas de la France, qui échafaude un ambitieux programme de conservation à l’île de France (île Maurice), après son annexion en 1721. C’est surtout l’arrivée de Pierre Poivre, nommé commissionnaire intendant en 1766, qui constitue le véritable tournant environnemental de l’île. Ce personnage, qui a sillonné l’Océan Indien et connaît parfaitement les arbres à épices comme le muscadier et le giroflier, est rompu aux méthodes chinoises d’horticulture et aux techniques indiennes d’irrigation. Craignant les redoutables conséquences de la déforestation sur l’abondance des pluies et l’érosion des sols, il fait de l’île Maurice l’un des plus ambitieux laboratoires environnementaux en édictant le premier règlement forestier de l’île. Épaulé par le naturaliste et explorateur Philibert Commerson, il met en place à Pamplemousses l’un des plus grands jardins botaniques du monde, et multiplie les échanges de graines avec Paris et les Indes pour acclimater de nombreuses espèces végétales.

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La Révolution française radicalise les inquiétudes quant aux conséquences de la déforestation. Malgré la création d’une administration nouvelle nommée Conservation générale des forêts en 1791, et dévolue à la croissance du revenu public forestier, la libéralisation du régime de propriété des forêts, conséquence de la suppression de la  maîtrise des Eaux et Forêts datant de Colbert, complexifie l’instauration d’une régulation des bois privés. L’enjeu devient éminemment politique, d’autant plus que la vente des biens nationaux reconfigure le parcellaire et le couvert forestier. Les enjeux autour de la nationalisation des forêts continueront ainsi de hanter la vie politique française jusqu’à la Chambre introuvable de 1816. Si, selon Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, « il faut considérer le fait que la déforestation a été continûment pensée comme la rupture d’un lien organique entre l’arbre et la société humaine », c’est que, tout au long du XVIIIe siècle, et encore loin dans le XIXe siècle, la nature, le climat, l’environnement, n’ont jamais cessé d’être emboîtés dans le social.

Jan Synowiecki

 

Aller plus loin

Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, « Mémoire sur la conservation et le rétablissement des forêts», Histoire de l’Académie royale des sciences, avec les mémoires… tirés des registres de cette Académie, 1739, p. 140-156.

Michel Devèze, « Les forêts françaises à la veille de la Révolution », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 13, n° 4, 1966, p. 241-272.

Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, « Le climat fragile de la modernité. Petite histoire climatique de la réflexivité environnementale», Laviedesidees.fr, 20 avril 2010.

Richard Grove, Les îles du Paradis. L’invention de l’écologie aux colonies 1660-1854, Paris, La Découverte, 2013.

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