Depuis dix jours, en raison de l’épidémie de coronavirus, la population française doit comme près d’un tiers du globe modifier drastiquement ses habitudes de vie afin de répondre à l’impératif de confinement. Outre l’angoisse provoquée par la situation sanitaire, ce nouvel état de fait reconfigure notre rapport à l’espace, et plus particulièrement à notre espace vécu du quotidien. Celui-ci se rétrécit, pour venir se réduire au logement ; la rue en deviendrait presque étrangère. Dans ce contexte, les inégalités des situations sociales apparaissent d’autant plus criantes, entre ceux qui peuvent vivre le confinement dans une maison confortable avec jardin et les familles qui doivent cohabiter dans des espaces très restreints. Au siècle des Lumières, la question de la promiscuité dans les logements croisait déjà de nombreux enjeux socio-économiques : bénéficier d’un espace à soi au sein de sa propre habitation était loin d’être possible pour tout le monde.

La vie dans une seule pièce

Nous avons décrit dans un article précédent l’extrême diversité des situations de logement qui règne au siècle des Lumières. Alors que les maisons individuelles sont très fréquentes dans les campagnes, les populations des villes, en forte croissance, s’entassent dans des immeubles de plus en plus hauts et souvent insalubres. « Plus les quartiers sont désagréables et les maisons mal bâties, moins les logements y sont chers et plus aussi la classe des citoyens malaisés s’y porte et s’y resserre », écrit le médecin Menuret de Chambaud en 1783. Mais qu’en est-il de l’organisation de la vie au sein de ces habitations ? Les inventaires après-décès scrupuleusement dressés par les notaires permettent d’en apprendre beaucoup, notamment sur le nombre de pièces du domicile et sur le mobilier possédé par les individus. Néanmoins, certaines données ne sont pas renseignées, comme la surface des habitations.

Au XVIIIe siècle, la vie de famille ne se déploie bien souvent qu’à l’échelle d’une seule pièce. Les maisons de campagne ne comportent pour la plupart qu’une grande salle au rez-de chaussée, appelée « embas » et surmontée d’un grenier. Dans les milieux urbains la situation est très inégale selon la localisation géographique et la situation socioprofessionnelle des individus. Globalement, les villes de province permettent de bénéficier d’un peu plus d’espace qu’à Paris, en raison des loyers plus faibles. Benoît Garnot a montré qu’à Chartres, à la fin du XVIIIe siècle, 35% des salariés vivaient dans une seule pièce contre 63% pour leurs homologues parisiens. Les maîtres de métier chartrains, plus aisés, sont seulement 10% à habiter une pièce unique.

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La pièce de vie du XVIIIe siècle est souvent désignée par le terme de « chambre », à l’acception plus large qu’aujourd’hui. Il s’agit d’un lieu multifonctionnel, polyvalent. On y dort ; on y entrepose des objets (caves et greniers sont encore rares) ; on y mange ; on y cuisine. L’existence d’une pièce dédiée à la préparation des repas est en effet peu fréquente. À Chartres, seul un maître sur six possède une cuisine, et un salarié sur neuf. La chambre est également un lieu de passage, puisqu’il existe encore peu de corridors ou de vestibules pour cloisonner les espaces. Enfin, elle peut aussi être un lieu de travail, dans la mesure où nombre d’hommes et de femmes exercent leur activité professionnelle au sein même leur domicile.

Archéologie du télétravail

Ces derniers mois, en raison des grèves des transports puis des mesures de confinement, de plus en plus de personnes ont été amenées à expérimenter le télétravail. Elles se sont ainsi confrontées à la difficulté de cloisonner vie familiale et vie professionnelle. Les conseils fleurissent sur le net pour être efficace malgré ce chevauchement, et le plus récurrent est d’aménager un espace dédié à son métier au sein du logement. Nul doute que les travailleurs du XVIIIe siècle avaient également cette préoccupation, dès lors qu’ils en avaient la possibilité matérielle.

Plus l’aisance économique s’accroît, plus les travailleurs parviennent à séparer spatialement les sphères professionnelles et domestiques. À Lille, dans les années 1770, le riche négociant Jean Samin a ainsi divisé son vaste logis en deux parties distinctes. Celle donnant sur la rue est composée de son magasin, d’un bureau et d’un cabinet ; tandis qu’une galerie conduit vers l’arrière de la maison, qui comporte les pièces liées à la vie du foyer. La séparation peut également être verticale. À Chartres, près de la moitié des maîtres d’atelier possèdent une maison à deux niveaux, avec la boutique au rez-de-chaussée et la chambre à l’étage. Mais la boutique est elle-même plurifonctionnelle : on y dresse souvent des lits pour que les compagnons puissent rester dormir.

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Beaucoup d’hommes et de femmes plus modestes doivent exercer leur activité au sein même de la pièce principale de leur logement. Une grande partie des travailleurs à domicile sont des ouvriers qui n’ont pas payé les droits de maîtrise, et ne peuvent donc pas tenir boutique. L’activité des chambrelans, comme on les appelle, envahit alors leur espace domestique. À Paris, en 1716, le menuisier Pierre Dion vit dans une seule pièce avec sa femme et ses deux enfants ; en plus des lits et d’un coin cuisine, on y trouve trois grandes tables pour travailler le bois. Ce type de configuration a favorisé, selon les historiennes Sabine Juratic et Nicole Pellegrin, la transmission des savoir-faire professionnels entre époux et entre parents et enfants :

      « L’atelier familial, espace de vie et espace de labeur, rassemble, souvent 24 heures sur 24, un groupe de parents, enfants, compagnons et domestiques, appartenant aux deux sexes, qui logent, mangent et besognent (ou apprennent à besogner) tous ensemble. Dès lors, pourquoi s’étonner des compétences techniques des tisseuses ou soie ou des veuves de couteliers ? »

Des stratégies pour s’isoler

Mais même lorsqu’ils vivent dans des espaces réduits, les individus rusent pour combiner le plus harmonieusement possible les différentes fonctions au sein de leur logement. Dans les années 1720, le tailleur parisien Delpèche, qui possède une cuisine en plus de sa pièce principale, l’a investie pour son activité professionnelle. À côté des fourneaux se trouve une grande table où il travaille ses tissus ; peut-être était-elle régulièrement débarassée pour faciliter la préparation des repas. Concernant les couchages, ces quelques mots de l’écrivain Rétif de la Bretonne dans son roman Ingénue Saxancour (1789) laissent entrevoir comment les familles modulaient leur espace pour pouvoir accueillir ponctuellement une personne supplémentaire : « Je vis arriver chez nous, conduite par mon père, une jeune fille […] On lui mit un lit dans la chambre, pour moi j’étais un petit antichambre sous une soupente. Le lendemain on rangeait le lit et le soir on le remettait ».

Le positionnement stratégique des meubles et leurs déplacements fréquents permettent de gagner en polyvalence, mais aussi en intimité. Laurence Marquet, qui a étudié les intérieurs des maisons rurales du pays de Redon (Bretagne Sud) au XVIIIe siècle, révèle les tactiques mises en place par les familles pour lutter contre la promiscuité. Si la vie s’organise autour de la cheminée, les lits ne sont pas regroupés à proximité du foyer mais dispersés dans toute la pièce. Et lorsque des espaces annexes existent, ils sont mis à profit par les habitants pour éloigner encore les couchages les uns des autres. Ainsi, il n’est pas rare de noter la présence d’un lit dans l’entrée, voire dans un grenier ou dans un cellier.

Enfin, au sein d’une même pièce, différents aménagements mobiliers permettent de renforcer l’intimité. Certaines familles possédaient un lit à rideaux. Plus coûteux que les couchages traditionnels, ils permettent de lutter contre le froid et surtout de se dérober ponctuellement aux regards. Le XVIIIe siècle voit également la victoire progressive des armoires sur les coffres. L’armoire est souvent placée astucieusement près d’un lit, et sert à la fois de rangement et de paravent pour cloisonner les espaces.

Le luxe, c’est l’espace

Les historiens ont montré que les individus du XVIIIe siècle faisaient montre d’une volonté croissante de s’isoler de leur propre famille au sein de leur habitation. Daniel Roche l’a mis en évidence dans le cas de Paris. Alors qu’au début du siècle les pièces annexes des logements étaient consacrées au stockage (les greniers par exemple) de nouveaux types de lieux apparaissent progressivement, comme les antichambres ou les garde-robes qui permettent de désencombrer l’espace principal et de se soustraire au moment à la vie familiale.

Cependant, au siècle des Lumières, moins d’un parisien sur dix possède une chambre à coucher ; celle-ci est réservée à l’élite. Au sommet de l’échelle sociale, les hôtels particuliers démultiplient les pièces et incarnent la séparation à l’extrême des fonctions. Philippe Guignet décrit ainsi l’hôtel particulier de Wambrechies, édifié au XVIIIe siècle à Lille :

   « En venant de la cour d’honneur, le visiteur pénètre dans un vestibule dallé de marbre. À droite du vestibule une chapelle, une bibliothèque et une chambre à coucher se succèdent. À gauche, on découvre un salon, un grand salon, une salle, un grand cabinet, un petit. Dans l’aile, deux petites salles flanquent une vaste cuisine. »

Enfin, une pièce symbolise particulièrement bien la distinction croissante entre vie sociale, vie familiale et vie intime : le boudoir, qui apparaît dans les intérieurs aristocratiques à partir des années 1730-1740 puis essaime dans les habitations les plus aisées. Le boudoir peut aussi bien servir à recevoir quelques amis proches, qu’à étudier ou se reposer. Souvent agrémentée d’une cheminée et avec vue sur le jardin, la pièce se veut la plus confortable possible. Sa spécificité est précisément de ne pas avoir de fonction dédiée, si ce n’est le bien-être de celui qui s’y rend : le succès du boudoir s’explique justement par le désir grandissant de pouvoir se ressourcer quand on le souhaite au sein de son logement.

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***

Les efforts pour organiser son environnement immédiat et le moduler quotidiennement selon ses besoins s’observent dans toutes les catégories de la population au XVIIIe siècle. Mais pouvoir alterner les espaces de vie, être seul dans une pièce quand on habite à plusieurs, est définitivement le signe d’une certaine aisance économique. « L’inégalité commence devant l’espace » écrivait Daniel Roche à propos de Paris au XVIIIe siècle. La formule a rarement sonné aussi juste en temps de confinement, alors que la promiscuité forcée a des conséquences sur les plans émotionnels, scolaires et familiaux, pour les adultes comme pour les enfants.

 

Suzanne Rochefort

Bibliographie

Benoît Garnot, «  Le logement populaire au XVIIIe siècle : l’exemple de Chartres », dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 36, N°2, Avril-juin 1989. pp. 185-210.

Joséphine Grimm, « Le boudoir, une pièce bien connue ? », entretien à propos de sa thèse à l’école des Chartes, 4 juin 2019.

Philippe Guignet, Vivre à Lille sous l’Ancien Régime, Paris, Perrin, 1999.

Sabine Juratic et Nicole Pellegrin, « Femmes, villes et travail en France dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle », dans Histoire, économie et société, 13ᵉ année, n°3, 1994.

Laurence Marquet, « L’intérieur des maisons rurales dans le Pays de Redon au XVIIIe siècle », dans Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, vol. 109-2, no. 2, 2002, pp. 4-4.

Annick Pardailhé-Galabrun, La naissance de l’intime. 3 000 foyers parisiens, XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, PUF, 1988.

Daniel Roche, Le Peuple de Paris : essai sur la culture populaire au XVIIIe siècle, Paris, Aubier, 1981.

 

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