Balkany, Balladur, Cahuzac, Fillon, Guéant, Tapie… Les « affaires » politico-financières liées à des accusations de corruption, de fraude fiscale ou de prise illégale d’intérêt hantent la Vème République et alimentent les appels à la réforme des institutions, voire du fonctionnement de la justice appliquée aux puissants. Mais ces scandales mêmes ont leurs propres conditions historiques de possibilité. Ils supposent tout d’abord l’existence d’une presse attachée à rendre publiques les tractations effectuées dans les coulisses de la politique. Leur surgissement exige de surcroît des formes d’état de droit et de civisme qui sont elles-mêmes des créations historiques. Un retour sur le XVIIIème siècle, qui érigea la publicité et la vertu en valeurs cardinales de la vie publique, révèle l’importance de ce poison que fut et demeure la corruption, ainsi que sa place centrale dans les affrontements partisans.

Une norme d’Ancien Régime ?

Sous l’Ancien Régime, la corruption irrigue l’espace des affaires. Les réseaux de patronage, les relations de clientélisme, le don et le contre-don, ne sont certes pas des inventions de l’époque moderne, et le XVIIIème siècle n’est que le dernier réceptacle d’une longue série d’arrangements interpersonnels ou institutionnels, légaux ou aux marges de la légalité. Ce fait se ressent directement dans le domaine du commerce et de son administration. Les archives des consuls de Naples au Levant portent la trace des sommes qu’il fallait verser aux administrateurs turcs pour maintenir ces relations : le consul général Pietro Franceschi, en poste à Smyrne, évoque dans une lettre de 1774 les centaines de piastres qu’il dut verser au chef des janissaires à son arrivée.

Dans le cas du royaume de France, si le terme « corruption » ne se trouve guère dans les sources (il était plus volontiers employé dans la théorie politique, pour désigner la déliquescence des régimes), le phénomène lui-même a laissé des traces. Les archives des intendants du Languedoc, étudiées par Stéphane Durand, montrent que tous les acteurs locaux étaient concernés : les notaires royaux s’entendaient avec certains particuliers pour « oublier » d’enregistrer leurs dettes auprès de la Ferme générale (dont les agents eux-mêmes n’inscrivaient pas toujours le résultat intégral de leur collecte), tandis que les employés de l’Hôtel des monnaies volaient des poinçons pour réaliser de fausses pièces, sans compter les nombreux détournements de fonds et conflits d’intérêt dont se rendaient coupables les clercs locaux. La France ne faisait à ce titre aucunement exception, comme en témoigne la scandaleuse affaire du « vide de l’Abondance » de 1747, au cours de laquelle on découvrit, en pleine disette, que les responsables des subsistances à Florence détournaient depuis vingt ans les grains et les fonds dont ils avaient la responsabilité : on ne trouva ainsi dans leurs réserves que 1 685 setiers de grain au lieu des 73 000 déclarés !

Equilibrisme politique

En Angleterre, la corruption parlementaire atteignait un tel degré de systématicité et suscitait un tel émoi qu’elle devint un thème littéraire. Les poètes et satiristes du XVIIIème siècle mettaient régulièrement en scène le manque d’intégrité des parlementaires et des ministres, ainsi que la pénétration des logiques commerciales dans l’espace politique, contribuant du même coup à définir les frontières morales de l’acceptable et de l’inacceptable. Ces affaires se concentraient régulièrement sur des personnalités publiques en vue : ainsi de Robert Clive, membre du Parlement, pair d’Irlande et gouverneur du Bengale, qui fut au cœur d’une vive campagne contre la corruption de l’East India Company, à tel point qu’il finit par se donner la mort en 1774.

Les prémices de la lutte anti-corruption

Ce siècle qui eut la hantise des « abus », la passion du « bien public » et de la « vertu », ne manquait pas cependant de procédures de contrôle de la corruption : si les malversations évoquées précédemment sont connues, c’est qu’elles ont été dûment observées, enregistrées, et condamnées. La bureaucratie impériale espagnole s’est particulièrement distinguée par la mise en place précoce de dispositifs d’enquête sur les agissements des agents de la Couronne, à commencer par la visita ou le juicio de residencia. Cette dernière procédure, souvent conduite au terme des mandats des administrateurs, visait précisément à s’assurer qu’ils n’avaient pas reçu de pots-de-vin, commis des détournements de fonds, ou réalisé d’autres méfaits susceptibles d’entacher le « bon gouvernement » attendu des représentants du roi. De fait, ces investigations pouvaient donner lieu à des sanctions : ainsi de Don Antonio María Bucareli, capitaine général de Cuba, condamné pour corruption avec ses collaborateurs en 1774, au terme d’une enquête dans ses papiers personnels et d’une patiente collecte de témoignages.

The begging bow

L’absolutisme exigeait un contrôle de la corruption des agents de l’État, dont la concussion revenait à une trahison de l’autorité suprême. En 1713, le tsar Pierre Ier prit un oukase disposant que tous les fonctionnaires avaient interdiction de recevoir des administrés la moindre rémunération, pour quelque service que ce soit. La répression, en retour, se montrait impitoyable, comme en fit les frais en 1724 le procureur-fiscal Alekseï Yakovlevitch Nesterov. Après avoir lui-même dénoncé le prince Gagarine, gouverneur de Sibérie, pour les pots-de-vin qu’il recevait de marchands en affaires avec la Chine (ce qui lui valut la pendaison à Pétersbourg devant sa famille), il subit à son tour une enquête pour concussion, l’accusant d’avoir reçu des cadeaux en nature ou en numéraire en échange de postes ou de faveurs, et d’avoir prélevé indûment de l’argent sur les cabaretiers. Ses collaborateurs furent torturés ; lui-même se reconnut coupable pour échapper à la torture, et fut condamné à mort par le tsar. Il implora sans succès son pardon devant l’échafaud : on lui brisa ensuite les membres, avant de lui plonger le visage dans le sang de deux de ses collaborateurs décapités, et de lui couper enfin la tête, sous les yeux du souverain impassible.

Un scandale démocratique

Le caractère de ces peines était cohérent avec le contrat politique et social de l’absolutisme : céder à la corruption revenait à rompre la confiance du souverain. Mais la perception de la corruption dans la société devait prendre un sens bien différent dans un univers républicain, où les citoyens étaient appelés à jouer un rôle en politique. Dans un régime fondé sur la transparence (et non plus sur le délit d’initié structurel, caractéristique de la société de cour), la participation et la responsabilité politiques de citoyens contribuant à l’intérêt général, la concussion n’était plus une affaire interpersonnelle, entre le souverain et ses administrateurs, mais une affaire publique. Celui qui se laisse corrompre ne trahit désormais plus le roi, mais la nation.

Le triomphe de la vertu républicaine

Les acteurs de la Révolution française perçurent ce changement, et crurent naïvement que l’avènement de la République allait magiquement débarrasser la France de ce mal structurel, comme d’autres révolutionnaires, plus tard, croiraient et croient encore que le surgissement d’une révolution suffirait à engendrer une société systématiquement purifiée de tous ses démons. Comme l’écrit l’historien Albert Mathiez : « Les patriotes croyaient que la République, comme d’un coup de baguette magique, transformerait, régénérerait la France et l’Univers ».

Mais il n’en fut rien : la corruption demeura, et jusqu’aux plus hauts degrés de l’État. Les 29 millions de francs alloués annuellement aux dépenses de Louis XVI et Marie-Antoinette furent employés non pas à leurs dépenses courantes, mais à alimenter la Contre-Révolution, en influençant les comités des assemblées révolutionnaires, en finançant des campagnes de presse ou en rétribuant des agitateurs actifs dans les clubs et les sections. Certaines affaires vinrent entacher le personnel politique de la Révolution, depuis Mirabeau, dont les malversations révélées par la découverte de « l’armoire de fer » aux Tuileries valurent à son cadavre d’être extirpé du Panthéon, jusqu’aux députés mouillés dans l’affaire de liquidation de la Compagnie des Indes, dont Fabre d’Églantine, l’auteur du calendrier révolutionnaire.

Ombre de Mirabeau

Ces événements politico-financiers acquéraient, en République, un caractère de scandale. Les accusations de corruption figurent en bonne place dans les registres de dénonciation de l’époque. La liberté de la presse, décrétée le 17 juin 1789, produisait au même moment une explosion des titres quotidiens (avec 137 nouveaux périodiques politiques créés au courant de la seule année 1789). La fonction de dévoilement des secrets des arcanes politiques qu’avaient endossée les gazettes et les mercures d’Ancien Régime dans leur traitement des affaires de la cour se voyait désormais investie par une multitude de journalistes politiques, attachés à contribuer par leur plume à la transparence et à l’extension de l’espace public révolutionnaire. Le journaliste Marat fut l’une de ces figures, auquel ses exigences civiques dictaient d’ériger la mise au jour et la dénonciation de la corruption politique en véritable impératif catégorique de la vie collective d’une nation régénérée. Si les méfaits des personnes privées étaient une chose, la corruption des personnes publiques en était une autre, puisque celle-là engageait la nation tout entière, comme il l’écrivait dans l’Ami du peuple :

« Tant que les méchants restent hommes privés, je gémis tout bas des suites de leur corruption, et je laisse à la justice le soin de les corriger ; mais lorsqu’ils deviennent hommes publics, lorsque leurs menées peuvent faire le malheur de tout un peuple, lorsque leur simple suffrage peut entraîner des résolutions funestes au bien public et perdre l’État, l’amour de l’humanité me presse d’élever la voix contre eux, et je ne crains plus de devenir leur dénonciateur ».

Conclusion

À la faveur de la Révolution française, la corruption devint une arme de choix des affrontements politiques, en tant que vertu ou vice capable de causer la perte ou la victoire d’un camp ou d’un homme, comme l’illustre le conflit entre le « corrompu » Danton et l’« incorruptible » Robespierre. Ce rôle s’aiguise au cours du siècle suivant, qui voit les socialistes comme les nationalistes endosser, avec des rhétoriques et des buts bien différents, les habits de dénonciateurs de l’immoralité publique, des spéculateurs et des groupes d’intérêt. L’accumulation des expériences politiques ne suffira pas cependant à mettre un terme aux abus et à l’impunité des puissants.

Guillaume Lancereau.

Aller plus loin

Olivier Blanc, La corruption sous la Terreur, 1792-1794, Paris, Robert Laffont, 1992.

Francisco Andújar Castillo, Antonio Feros et Pilar Ponce Leiva, “A Sick Body: Corruption and Anticorruption in Early Modern Spain”, dans Ronald Kroeze, André Vitória & Guy Geltner (dir.), Anticorruption in History: From Antiquity to the Modern Era, Oxford, Oxford University Press, 2018, p. 139-151.

Ronan Chalmin, Lumières et corruption, Paris, Honoré Champion, 2010.

Stéphane Durand, “Corruption and Anticorruption in France between the 1670s and the 1780s: The Example of the Provincial Administration of Languedoc”, dans Ronald Kroeze, André Vitória & Guy Geltner (dir.), Anticorruption in History: From Antiquity to the Modern Era, Oxford, Oxford University Press, 2018, p. 153-164.

Silvia Marton, Frédéric Monier & Olivier Dard (dir.), Moralité du pouvoir et corruption en France et en Roumanie, XVIIIème-XXème siècle, Paris, Presses Universitaires Paris-Sorbonne, 2017.

Albert Mathiez, Études robespierristes. La corruption parlementaire sous la Terreur, Paris, Armand Colin, 1917.

Philippe Minard, « La “réforme” en France et en Angleterre au XVIIIème siècle : sens et fortune d’un mot d’ordre », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°56-4 bis, 2009, p. 5-13.

Frédéric Monier, « La corruption politique : une histoire européenne », Cahiers Jaurès, n°209, 2013, p. 3-13.

Robert Muchembled, Les ripoux des Lumières : corruption policière et Révolution, Paris, Seuil, 2011.

Anna Maria Rao, « La Méditerranée, une frontière ? Le cas de Naples au XVIIIème siècle », Revue internationale d’études sur le dix-huitième siècle, vol. I, 2007, p. 91-107.

Gerd Stratmann, “Representations of Political Corruption in 18th-century Literature”, Anglia, vol. 125, n°3, 2009, p. 484-500.

Jean-Claude Waquet, De la corruption : morale et pouvoir à Florence aux XVIIème et XVIIIème siècles, Paris, Fayard, 1984.

Лилия В. Глазкова, Государственный чиновник. История коррупции в России, Москва, Проспект, 2018.

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