Il n’est malheureusement besoin d’aucun fait d’actualité pour que notre époque nous inspire un billet sur la pauvreté. À l’heure des suppressions d’emplois, des fermetures d’usines, du durcissement des conditions d’accès au chômage partiel pour les salariés vulnérables, des discriminations sociales dans l’accès aux soins, de la suppression de l’Observatoire national de la pauvreté, sur fond de décennies de pénalisation morale des « démunis » et « défavorisés » que les catégories d’État n’osent plus appeler des pauvres, tout nous enjoint à aborder cette question en historiens, afin de cerner l’évolution des perceptions sociales et des remèdes politiques à la pauvreté à l’époque moderne.

Pauvreté idéale et mendicité honteuse

Si les motifs sociodémographiques de la pauvreté ont connu des variations structurelles ou conjoncturelles à travers les âges, l’évolution la plus notable de l’époque moderne réside dans la mutation du regard porté par la société sur les pauvres. La conception pré-moderne de la pauvreté plonge ses racines dans la spiritualité chrétienne. Après l’Ancien Testament, qui faisait une place aux anawim (littéralement : « les courbés », que l’on traduit par « les pauvres du Seigneur »), les Évangiles avaient encore revalorisé la figure du pauvre : « vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin que par sa pauvreté vous fussiez enrichis », affirme par exemple la deuxième épître aux Corinthiens.

Le Moyen Âge central (XIème-XIIIème siècles) fit du dépouillement matériel et du service des pauvres un idéal religieux, donnant naissance à ce qu’André Vauchez caractérisa comme une « véritable révolution de la charité ». Ce mouvement s’appuya sur une « authentique spiritualité de la bienfaisance », pratiquée tant par les religieux que les laïcs par le biais de l’aumône, de l’hospitalité ou de la fondation d’établissements de secours, avant que le XIIIème siècle ne vît l’essor des ordres mendiants. Intercesseur de la société médiévale, le pauvre incarnait à la fois une figure idéale de la Chrétienté et un moyen de rédemption. Si la remise en cause de la « justification par les œuvres » dans le cadre de la Réforme ne vint pas entamer dans les faits la centralité de ce devoir spirituel d’assistance, l’humanisme eut des conséquences autrement délétères en accordant une valeur nouvelle à l’activité, à la création, à la productivité, jetant du même coup le discrédit sur le mendiant considéré comme un inactif par choix.

L’Âge classique approfondit la rupture entre la mendicité, désormais caractérisée comme coupable et avilissante, et la pauvreté, qui demeurait un véritable idéal à l’horizon d’une éthique de la simplicité et du dépouillement – les pauvres conservant d’ailleurs leur figure d’image du Christ et leur fonction d’intercesseurs, d’où leur présence, par centaines parfois, dans les processions mortuaires, ainsi que le signalent les testaments. Au XVIème siècle, les poor laws anglaises réprimèrent le vagabondage, prélude à l’opération que Michel Foucault a désignée comme le « grand renfermement » du XVIIème siècle, un geste d’internement des marginaux, des exclus et des inadaptés à mi-chemin de l’assistance et de la répression. Arlette Farge a décrit ce mouvement de mise à l’écart et d’enfermement d’une mendicité désormais inadmissible :

« À l’opposé du XVIIIème siècle, le XVIIème siècle n’édifia pas de véritable politique royale contre la pauvreté : on s’organisait localement. C’est seulement sous le règne de Louis XIV que l’enfermement deviendra forme officielle d’assistance et la base d’une politique générale. En 1656, s’ouvre l’Hôpital Général sur édit royal : les pauvres doivent être enfermés. Il faut d’abord les rendre invisibles au reste de la population : créer à tout prix un monde séparé. Les partisans de l’enfermement identifient misère, paresse et criminalité. En interdisant l’aumône dans la rue, et en contraignant le mendiant à entrer dans les Hôpitaux Généraux, il doit devenir possible de faire le tri entre les bons et les mauvais, ceux qui méritent des secours et ceux qui ne les méritent pas. On s’éloigne de plus en plus de l’image du mendiant sacré personnifiant le Christ. Le pauvre est suspect ; il faut le soustraire à la vue des autres ».

Ce changement de paradigme survenu en Europe de l’Ouest ne tarda pas à s’étendre à d’autres configurations socio-politiques. Dans une Russie où dominait pourtant l’adage « la pauvreté n’est pas un vice » (bednost’ ne porok), le tsar Fëdor III Alekseevič Romanov prescrivait dès 1682 de développer l’assistance « selon la coutume européenne », c’est-à-dire d’isoler les vagabonds en bonne santé et en état de travailler. En 1691, un nouvel oukase prévoyait de se saisir des mendiants et de les renvoyer dans leur lieu d’origine ; en cas de récidive, il convenait de les détenir, de les flageller au knout et de les envoyer dans une ville lointaine de Sibérie. En 1721, Pierre Ier interdit purement et simplement de faire l’aumône aux quêteurs sous peine d’une amende de cinq roubles !

Précarité et assistance

Au XVIIIème siècle, la pauvreté et la mendicité demeurent pourtant des phénomènes omniprésents de la vie collective. La pauvreté de la fin de l’époque moderne caractérise moins un état ou une condition qu’une potentialité, un risque lié à la précarité de l’existence : comme l’a écrit l’historien Jean-Pierre Gutton, « l’Ancien Régime considère comme pauvres ceux qui sont simplement susceptibles de le devenir », ceux auxquels le travail assure une subsistance fragile en les laissant à la merci de l’endettement, de la maladie, de l’accident, de l’aléa climatique. Comme Alexandre Tuetey l’a bien noté, le salaire quotidien suffisait souvent à peine à courir les dépenses courantes, et ne constituait donc pas un rempart contre le malheur imprévu :

« Pour se rendre compte des souffrances des travailleurs, il suffira de rappeler que dans ces temps calamiteux [de la fin des années 1780] le pain de 4 livres valait 14 à 15 sols et qu’un ouvrier, ayant femme et trois enfants, en consommait facilement 6 livres par jour, parce que ce pain constituait le plus gros de sa nourriture ; soit pour 22 sols environ ; que restait-il sur un salaire de 36 sols pour subvenir au loyer, à l’habillement et aux autres dépenses urgentes ? […] Bientôt les événements politiques allaient se précipiter et aggraver encore la situation déjà précaire de la classe ouvrière, frappée à la fois par le chômage et par la cherté croissante des subsistances ».

Dans le royaume de France, la capitale concentre tous les visages de cette insécurité matérielle. La série Y des Archives nationales, qui conserve les papiers du Châtelet de Paris, a permis à Christian Romon de dresser le portrait des 3 370 individus arrêtés dans le cadre de la répression du vagabondage et de la mendicité entre 1700 et 1784. Ces pauvres sont à 75% des hommes de moins de 50 et souvent de moins de 25 ans, nés dans leur immense majorité en France et venus d’une dizaine de provinces situées en arc de cercle autour de la capitale. Ces contrevenants à l’ordre public sont jetés dans la mendicité faute d’avoir pu se trouver un ouvrage, souvent par manque de spécialisation recherchée. Venus de loin, les migrants ne maîtrisent pas cette ville, ses réseaux, et peinent à s’y loger : lorsqu’ils ne peuvent compter sur des connaissances ou des solidarités familiales, ils passent par des garnis, des aubergistes, des marchands de vin avant de se retrouver par les rues ou sur les places publiques. La carte des lieux d’arrestation – et donc de mendicité – montre une concentration autour des Halles, rue Saint-Denis, rue Saint-Martin et place de Grève. La rive droite a la priorité : qu’irait-on mendier dans le quartier populaire du faubourg Saint-Marcel rive gauche ? Cette population est enfin marquée par le deuil, l’orphelinat, la maladie et l’infirmité, autant de malheurs susceptibles de stimuler la charité du passant.

Au XVIIIème siècle, les notions de bienfaisance et d’assistance restaient au cœur du débat public, en dépit de la rigueur des dispositifs répressifs et du rapport social à la mendicité. La notion chrétienne de charité demeurait présente dans les mentalités collectives et les mendiants eux-mêmes n’hésitaient pas à jouer cette carte pour obtenir quelque soutien : cherchant l’aumône sur le parvis des églises, ils rappelaient les passants à leur devoir et à leur salut en leur criant : « Dieu a dit : ne refusez point l’aumône à ceux qui vous la demanderont de peur que ce soit Jésus-Christ luy-même qui vous la demande » ! La charité conservait donc un caractère profondément chrétien, ainsi qu’en témoigne ce jugement formulé par Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris de 1781 :

« On a donné plusieurs projets d’aumône universelle en faveur des pauvres. Aucun de ces plans généreux ne s’est encore réalisé. À Paris, les bourgeois paient annuellement treize sols, vingt-six sols, & les plus aisés cinquante sols. Quelle mesquine charité !

Il seroit à propos d’établir une taxe beaucoup plus forte ; & chacun, je crois, la paierait avec joie. De tous les impôts c’est le plus sacré, ou plutôt c’est une dette, & la première de toutes. […]

Il me semble que les aumônes doivent être demandées sous l’étendard de la religion, dont la charité est le premier précepte. Il me semble que chaque paroisse devroit avoir soin de ses pauvres, & être autorisée à faire contribuer les gens aisés ».

Comme le montre ce texte, révolté par la faiblesse des taxes destinées aux pauvres, la responsabilité de la charité individuelle se doublait d’un devoir collectif. Dès le XVIème siècle, les Pays-Bas espagnols avaient systématisé le principe d’une assistance publique à l’échelle municipale, dont les bureaux des pauvres de Lyon et Paris, dans les années 1530-1540, constituaient dans le royaume de France les premiers avatars.

La mise au travail

Mais à la faveur du durcissement du jugement sur la mendicité, regardée comme une oisiveté coupable, l’époque moderne avait surtout vu s’imposer un impératif de mise au travail des pauvres sans ouvrage, notamment par le biais d’ateliers paroissiaux devant fournir une besogne aux inactifs, essentiellement du travail dans les chantiers, l’entretien ou le nettoyage des espaces urbains, des murailles, des fossés et des routes, mais aussi des activités de filature à domicile. À la campagne, ils fournissaient un appoint temporaire lors des crises, ou saisonnier, entre deux moissons et récoltes.

Ces dispositifs ne furent généralisés en France que dans les années 1770, notamment sous l’impulsion de l’abbé Terray, contrôleur général des finances dans les dernières années du règne de Louis XV. Il s’illustra ainsi en 1770 comme l’auteur d’une Instruction sur les travaux de charité adressée aux vingt-et-un intendants du royaume et prévoyant la multiplication des travaux de voirie à proximité des villes populeuses, où l’on risquait plus qu’ailleurs de souffrir de la cherté et de la faim :

« Le seul moyen de soulager efficacement le peuple et de le mettre à portée d’acheter les denrées qui lui sont nécessaires est de lui procurer un salaire et d’établir à cet effet des travaux publics dans tous les lieux où cette ressource peut être nécessaire. Ce secours rejaillit sur le pauvre seul, le riche ne se présente pas pour travailler. Il ne peut donc point y avoir d’arbitraire dans la distribution de ce bienfait ».

Cinq ans plus tard, Turgot généralisa cette pratique par son Instruction pour l’établissement et la régie des ateliers de charité, donnant une nouvelle impulsion à l’institution de ces travaux de main-d’œuvre. Les ouvriers étaient payés à la tâche ou à la journée, avec un salaire masculin de 10 à 12 sols pour huit heures de travail, de 6 à 10 sols pour les femmes et de 4 à 6 pour les enfants. Selon une logique qui n’est pas étrangère à notre propre société, cette rémunération était délibérément fixée en-dessous de celle du marché classique pour inciter les travailleurs à rechercher une occupation salariée. Ces institutions constituaient de surcroît un moyen de contrôle et de stabilisation géographique de populations dont on craignait la mobilité et la dangerosité : chaque individu était répertorié selon un principe de résidence, devait présenter un certificat d’indigence délivré par sa paroisse, et n’était souvent payé qu’au terme d’une semaine complète de travail. L’obsession consistant à transmuer une mendicité improductive en pauvreté fructueuse se retrouve au XVIIIème siècle dans les écrits des encyclopédistes et physiocrates, moins soucieux d’assistance que de mise au travail effective de ces masses susceptibles de soutenir l’essor de la production et du commerce.

L’exemple le plus abouti d’« assistance » aux pauvres fondée sur l’idée de mise au travail réside toutefois dans les workhouses d’Angleterre, système instauré dans les années 1640 et généralisé après la révolte des tisserands de Londres en 1675, insurgés contre l’introduction menaçante du métier à tisser qui permettait à un seul ouvrier de s’acquitter de la besogne de sept travailleurs… Ces établissements accueillaient les indigents de la société anglaise dans des conditions de précarité délibérée, séparant les familles et imposant à tous un régime quasi-carcéral, le principe avoué consistant à s’assurer que l’on vivrait moins bien en bénéficiant de cette assistance qu’en travaillant. Comme le décrivait Matthew Marryott, magistrat de Buckingham : « Pour la paroisse, l’avantage de la workhouse ne réside pas dans le fait que les pauvres puissent subvenir à leurs besoins, mais dans le fait que les pauvres en aient peur ». Ainsi s’ancrait le principe de la criminalisation et du traumatisme des pauvres, à des fins supposées de moralisation collective.

***

Le XVIIIème siècle se caractérise par des conceptions ambiguës de la pauvreté, tiraillé entre des représentations chrétiennes héritées, une préoccupation sociale sincère pour la misère, sur fond d’un projet fondamentalement répressif d’isolement, d’enferment, et de mise au travail des pauvres. En marge des intentions paternalistes et productivistes se révèle cependant une sensibilité humanitariste du siècle des Lumières, empathique et attentive aux effets sociaux, politiques et moraux des inégalités matérielles.

À suivre

Guillaume Lancereau

Aller plus loin

John Broad, Tomás A. Mantecón & Guy Saupin, « Aux marges de la société : pauvres et pauvreté », dans Annie Antoine & Cédric Michon (dir.), Les sociétés au XVIIème siècle. Angleterre, Espagne, France, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, p. 179-195.

Jacques Carré, La prison des pauvres. L’expérience des workhouses en Angleterre, Paris, Vendémiaire, 2016.

Anne Conchon, « Les travaux publics comme ressource : les ateliers de charité dans les dernières décennies du XVIIIe siècle », Mélanges de l’École française de Rome, vol. 123, n°1, 2011, p. 173-180.

Arlette Farge, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIème siècle, Paris, Gallimard, 1979.

Bronislaw Geremek, La Potence ou la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, Paris, Gallimard, 1987.

Jean-Pierre Gross, « L’idée de la pauvreté dans la pensée sociale des Jacobins. Origines et prolongements », Annales historiques de la Révolution française, n°248, 1982, p. 196-223.

Jean-Pierre Gutton, La société et les pauvres. L’exemple de la généralité de Lyon, 1534-1789, Paris, Les Belles Lettres, 1971.

Adele Lindenmeyr, Poverty is not a Vice: Charity, Society, and the State in Imperial Russia, Princeton, Princeton University Press, 1996.

Peter Linebaugh, Les pendus de Londres : crime et société civile au XVIIIème siècle, Montréal, Lux, 2018.

Christian Romon, « Le monde des pauvres à Paris au XVIIIème siècle », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 37ème année, n°4, 1982, p. 729-763.

Robert B. Shoemaker, The London Mob: Violence and Disorder in Eighteenth-Century England, Londres, Hambledon and London, 2004.

Alexandre Tuetey, L’assistance publique à Paris pendant la Révolution, Paris, Imprimerie nationale, vol. I, 1895.

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