Après des semaines de douceur automnale à la hauteur du réchauffement climatique global, le froid est tombé. Objet infini de platitudes météorologiques pour conversations gênées, le froid représente surtout un enjeu économique et social majeur, et un marqueur d’inégalités. Entre celles et ceux qui luttent pour survivre ou décèdent dans les rue battues par les vents, les millions de personnes qui souffrent de la « pauvreté énergétique », et la population occidentale bien logée et correctement chauffée, le froid crée des mondes que tout divise.

Le XVIIIème siècle ne présente pas de ce point de vue un visage si différent : l’hiver du pauvre n’est pas celui du riche. Malgré tout, le portrait que dessine Olivier Jandot dans son ouvrage sur L’homme, le chaud et le froid à l’époque moderne est celui d’un monde beaucoup plus démuni que le nôtre face aux rigueurs du froid : « Ce dont témoignent abondamment les sources de la fin du XVIIIème siècle, c’est l’extrême vulnérabilité des sociétés anciennes face au froid ». Au cœur des classiques débats politiques français sur la trêve hivernale, que d’aucuns rêveraient de raccourcir au profit des propriétaires, nous proposons un regard rétrospectif sur la manière dont les sociétés du XVIIIème siècle, dans leur diversité géographique et sociale, tentaient de se protéger des grands froids.

Quelle sensibilité au froid ?

Le froid est un objet d’attention. Les livres de raison et autres écrits du for intérieur font régulièrement état, au milieu de considérations politiques ou personnelles consignées au jour le jour, des situations exceptionnelles : la sécheresse, la canicule, mais aussi le gel ou le vent glacial. C’est donc en priorité l’écart à la norme qui figure dans les sources – sauf lorsque l’encre gèle au bout de la plume et en interdit l’usage ! Ainsi s’explique le volume de sources consacrées aux épisodes anormaux comme le grand hiver 1788-1789 qui vit la Seine geler du 26 novembre au 20 janvier, avec une température de -22°C pour le jour de l’an. L’astronome Charles Messier observa alors :

« Pendant que la rivière fut gelée, elle était fréquentée comme les rues ; on y voyait passer, sans aucune crainte, les hommes et les femmes, même les animaux : on y avait établi de petites boutiques de fruits et autres ; à côté des passages les plus fréquentés, qui répondaient aux guichets du Louvre, pour passer au faubourg Saint-Germain, les ponts n’étaient pas préférés, moi-même je la passai plusieurs fois ».

Le froid fait également l’objet de quantité de discours scientifiques, depuis les notations et calculs météorologiques jusqu’aux recherches sur les combustibles ou les cheminées. Tout au long du XVIIIème siècle, d’intenses réflexions techniques s’efforcèrent ainsi de concevoir des modes de chauffage permettant d’économiser la chaleur. 

Le poêle Franklin ou Pennsylvanian fireplace de Benjamin Franklin (1744)

Au cours du XVIIIème siècle, le constat d’une importante déperdition de chaleur dans les cheminées, par contraste avec l’efficacité énergétique des poêles, s’imposa à travers toute l’Europe. Tandis que les Allemands et les Russes avaient depuis longtemps adopté ce second modèle, les Français s’y montraient étonnamment réticents, pour plusieurs motifs : ils trouvaient esthétiquement ces objets désagréables à l’œil, refusaient l’idée de ne plus voir le feu, et craignaient les effets sur la santé d’une chaleur trop importante. Par son rejet de l’usage du poêle, Louis-Sébastien Mercier faisait écho à cette opinion largement répandue :

« Quelle distance entre un poële & une cheminée ! La vue d’un poële éteint mon imagination, m’attriste & me rend mélancolique : j’aime mieux le froid le plus vif que cette chaleur fade, tiède, invisible ; j’aime à voir le feu, il avive mon imagination. […]

D’ailleurs, les poëles ont le défaut de rendre frileux ; ils ne sont à leur place que dans les antichambres, dans les endroits où l’on mange, & dans les cafés, où les désœuvrés vont héberger leur oisiveté, & se tapir contre les rigueurs du froid ».

Plus fondamentalement, notre conception du confort intérieur n’est pas celle qui dominait la France du XVIIIème siècle. Concevant le corps humain comme un amas de fibres qui devait être tendu et renforcé, pour plus de vivacité, les Français du siècle des Lumières voyaient d’un mauvais œil les poêles à l’allemande ou à la russe qui portaient la température à 19 ou 20 degrés Celsius. Ils avaient même le sentiment d’étouffer sous une telle poussée calorifique, alors que leur idéal de confort intérieur résidait bien plutôt dans une fourchette comprise entre 12 et 15 degrés !

Survivre aux grands froids

Cet entêtement des Français a de quoi étonner, tant il tranche avec les dégâts bien réels qu’entraînaient les grands froids, surtout au cours de ce « petit âge glaciaire » qu’a connu l’Atlantique Nord entre le XIIIème et le XIXème siècles. Le thermomètre était, avant la fin du siècle des Lumières, un objet technique bien peu répandu, ce qui explique que les historiens ne disposent guère de mesures continues. En revanche, certains témoignages signalés dans les sources ont effectivement de quoi alarmer le lecteur d’aujourd’hui quant à la rigueur des hivers et l’impréparation des sociétés d’autrefois.

En effet, on meurt beaucoup du froid : au cours du grand hiver 1709, la surmortalité imputée aux températures glaciales avoisine les 100 000 personnes en France. Les nouveau-nés sont particulièrement victimes de ces rigueurs de l’hiver qui fait gangréner leurs membres. Mais les adultes ne sont pas épargnés, ni par l’amputation d’extrémités gelées, ni par la maladie contractée au cours d’une longue exposition au froid. Hors du siècle qui nous concerne, citons ici l’exemple du célèbre philosophe Francis Bacon, mort en 1626 d’une pneumonie alors qu’il tentait de réaliser une expérience de congélation, en glissant sous la neige un poulet tout juste tué, afin de voir si le froid prolongerait sa vie ! Mais le froid a d’autres effets, moins létaux : les maisons sont tellement mal chauffées qu’au cours des hivers les plus rudes les bouteilles de vin explosent en gelant ; les latrines se glacent également, et deviennent de ce fait inutilisables…

Face à ces périls, on s’isole et se protège comme on peut : les cheminées et les poêles sont à l’évidence une solution, mais coûteuse. On utilise en complément des bassinoires ou chauffe-lits, mais aussi des chaufferettes : autant de récipients métalliques que l’on garnit de braises pour les placer sous le matelas ou entre ses jambes. À la campagne, il n’est pas rare de passer les soirées et les nuits d’hiver dans l’étable pour profiter de la chaleur des bestiaux. Surtout, on se chauffe avec tout ce que l’on peut. On utilise de préférence du bois, bien que ce matériau recherché s’échange sur un marché un peu particulier : son prix s’envole très volontiers, mais redescend rarement. D’après l’historien Camille-Ernest Labrousse, cité par Olivier Jandot, « le prix du bois augmente de 91% entre 1726 et 1789 alors que l’élévation moyenne des prix n’est en général que de 65% pendant la même période ». À défaut de bois, on se chauffe donc au charbon de terre (houille), voire à la tourbe ou au fumier, qui parfument l’air à des lieues à la ronde de certains villages. C’est d’ailleurs dans le fumier que l’on place parfois les personnes trouvées dehors, dans un froid glacial, pour les préserver d’une mort certaine.

Bien entendu, toutes ces stratégies dépendent des différences sociales qui traversent les sociétés d’Ancien Régime. Les grandes cheminées débordant de feu sont l’apanage des classes aisées, tandis que le peuple démuni doit rivaliser d’ingéniosité pour allumer parcimonieusement les quelques braises nécessaires au chauffage d’une soupe en évitant le moindre gaspillage. Le poète Antoine-Martin Lemierre nous a même légué dans ses Fastes de 1779 quelques vers qui font contraster l’hiver du riche et celui du pauvre :

« Le chêne qui s’embrase en nos foyers brûlans,
Anime nos réduits par ses feux pétillans ;
La flamme hospitalière aux amis de l’étude,
A laissé la retraite et non la solitude […]
Au drapeau des hivers les plaisirs se rallient,
Les cercles, les banquets, les jeux se multiplient :
Paris en est la scène & l’hiver la moisson ;
Du mortel opulent l’hiver est la saison,
Quand, tout est dépouillé par les Autans en guerre,
Il paroît s’enrichir des pertes de la guerre :
Tout est mort ou languit, & lui seul est vivant.

Ô contraste ! ô destin ! à sa porte souvent
Un mortel malheureux, né sous de durs auspices […]
Ignoré, sans secours, languit, périt peut-être :
Dieu, maître des saisons, pourquoi l’as-tu fait naître ?
L’indigent Voyageur frappé par la froidure,
Aux corbeaux sur la route a servi de pâture ;
Le Laboureur lui-même, esclave des travaux,
De la herse, du van, du soc & de la faulx,
À peine dans la nuit peut fermer la paupière,
Tant le souffle des vents ébranle sa chaumière ;
Sur la terre contr’eux il n’a qu’un frêle abri ».

Dans la population de Chartres, au début du XVIIIème siècle, ce sont ainsi en moyenne trois chambres sur dix qui ne sont pas chauffées, et jusqu’à la moitié chez les plus pauvres, qui doivent de surcroît recourir à des tentures murales pour se préserver de l’humidité.

Mais le tableau idyllique de l’hiver des riches apparaît exagéré. Les maigres capacités de résistance au froid sont un fait universel de l’époque moderne, en dépit de variations certes considérables. Aussi n’est-il pas rare que les petits nobles de province et les animateurs ruinés de salons parisiens n’aient pas de quoi se chauffer correctement : le roi lui-même n’y parvient guère, malgré les flots de bois que les 1 315 cheminées de Versailles absorbent chaque hiver – pour près de 2 700 pièces. Le duc de Saint-Simon rapporte dans ses célèbres mémoires que, durant le terrible hiver de 1709, la violence du froid « fut telle que l’eau de la reine de Hongrie, les élixirs les plus forts, et les liqueurs les plus spiritueuses cassèrent leurs bouteilles dans les armoires de chambres à feu » du château de Versailles où, lorsque l’on se servait, « les glaçons tombaient dans nos verres ».

Le pays du froid

Dans l’Europe du XVIIIème siècle, la disparité des rapports au froid est donc commandée par des motifs sociaux, mais aussi géographiques : le monde de la plaine contre les immensités glaciales des montagnes, l’isolement des campagnes contre l’amassement des villes – Mercier écrit ainsi qu’« à Paris, dans les grands froids, les thermomètres au Fauxbourg Saint-Honoré, marquent deux ou trois degrés de froid de plus qu’au Fauxbourg Saint-Marceau, parce que le vent du nord se tempère en passant sur les cheminées de cette grande ville ». Mais la fracture oppose aussi les pays du Nord et ceux du Sud, qui subissent bien sûr des hivers très différents comme le montre le cas russe.

Le XVIIIème siècle fut marqué en Russie par une vague importante de froid : c’est essentiellement à partir de cette période que les récits de voyageurs commencent à insister sur la violence du climat russe. De fait, ce dernier imposait des conditions particulières de vie et de déplacement. La norme était ici le voyage en traîneau, comme le décrivent les Voyages de Corneille Le Brun par la Moscovie, en Perse, et aux Indes orientales de 1718 :

« Ces traîneaux sont faits de manière qu’une personne peut s’y coucher commodément. Il faut avoir son propre lit, des fourrures et de bonnes couvertures pour se garantir du froid, qui est fort violent en ce pays-là, et on fait couvrir le derrière du traîneau de nattes, et doubler le reste de drap ou de cuir. On couvre ensuite le dessus d’une peau, doublée de drap ou de cuir, pour se mettre à couvert de la pluie et de la neige. Couché sur un pareil lit, on ne ressent pas le moindre froid ».

Pour se prémunir contre ce froid, il convient de ne pas avoir le ventre vide, comme le soulignent nombre de dictons russes – « le froid ne tolère pas la faim », par exemple, – mais la boisson représente également un prompt renfort : le texte cité ci-dessus précise à ce titre que l’eau-de-vie importée de France par mer était très taxée, et donc trop chère, par contraste avec la vodka commune : « il s’y en fait de grain, qui est très-bonne, et à un prix raisonnable ».

Cependant, comme nous l’avons observé précédemment, l’usage du poêle s’était précocement répandu en Russie. Aussi les intérieurs étaient-ils chauffés à une température élevée, par comparaison avec les demeures de France. L’artiste-peintre Vigée Le Brun, qui quitta la France pour la Russie avec la Révolution française, dressait même dans ses Souvenirs ce portrait contrasté :

« On ne s’apercevrait point à Pétersbourg de la rigueur du climat si, l’hiver arrivé, on ne sortait pas de chez soi, tant les Russes ont perfectionné les moyens d’entretenir de la chaleur dans les appartements. À partir de la porte cochère, tout est chauffé par des poêles si excellents, que le feu qu’on entretient dans les cheminées n’est autre chose que du luxe. Les escaliers, les corridors, sont à la même température que les chambres, dont les portes de communication restent ouvertes sans aucun inconvénient. Aussi lorsque l’empereur Paul, qui n’était alors que grand-duc, vint en France sous le nom de prince du Nord, il disait aux Parisiens : “À Pétersbourg nous voyons le froid ; mais ici nous le sentons”. De même quand, après avoir passé sept ans et demi en Russie, je fus de retour à Paris, où la princesse Dolgorouki se trouvait aussi, je me rappelle qu’un jour étant allée la voir, nous avions un tel froid toutes deux devant sa cheminée que nous nous disions : “Il faut aller passer l’hiver en Russie pour nous réchauffer” ».

Nikolaï Karamzine, auteur d’un Voyage en France qui constitue l’une de nos sources importantes sur la période 1789-1790, répondait de même, quand on lui demandait s’il était possible à une personne d’une santé délicate de supporter le climat russe :

« En Russie, on souffre moins du climat qu’en Provence. Dans nos pièces chaudes, sous nos petites pelisses, nous nous moquons d’une gelée à pierre fendre. Au mois de décembre, au mois de janvier, alors qu’en France le ciel est sombre et que la pluie tombe à torrents, nos belles dames, dans la lumière éclatante du soleil, glissent en traîneau sur la neige diamantée, et les roses fleurissent sur leurs joues de lis. À aucune époque de l’année les Russes ne sont aussi charmantes qu’en hiver ».

Karamzine était loin d’être le seul auteur à attribuer ainsi des traits spécifiques aux Russes en tant qu’habitants du « pays du froid ». La théorie des climats faisait au XVIIIème siècle une percée fulgurante, sous l’impulsion décisive de Montesquieu, qui affirmait que les pays du Sud étaient livrés à des passions et des sentiments plus intenses, tandis que « les grands corps et les fibres grossières des peuples du nord sont moins capables de dérangement que les fibres délicates des peuples des pays chauds ». Il concluait même que leur âme était « moins sensible à la douleur » et qu’il fallait « écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment » ! Dans une Europe des Lumières qui revalorisait la portée du sentiment et considérait par principe que les Russes en étaient dénués, les poètes et écrivains sentimentalistes russes durent combattre un stéréotype bien ancré et revendiquer une vie affective intense et autonome pour défendre la possibilité même des « Lumières russes » que l’Occident leur déniait.

***

La question de l’affrontement millénaire entre l’humain et le froid ne se réduit donc aucunement à des enjeux techniques. Les représentations qui entouraient le climat et ses effets eurent une influence sur la production culturelle, mais aussi sur l’adoption même de technologies calorifiques, comme le signalait le refus obstiné du poêle dans la France du XVIIIème siècle. Le froid constituait également un enjeu social, en tant que révélateur d’inégalités flagrantes, et un enjeu politique, comme allaient bientôt le démontrer les débats enflammés de la Révolution française sur l’accès aux communaux et, au siècle suivant, les articles de Karl Marx dénonçant la répression du « vol de bois » comme un droit de classe.

Guillaume Lancereau

Aller plus loin

Pierre Bourdieu, « Le Nord et le Midi. Contribution à une analyse de l’effet Montesquieu », Actes de la recherche en sciences sociales, n°35, 1980, p. 21-25.

Emmanuelle Gallo, « La réception des nouveaux modes de chauffage domestique en France au XIXème siècle », dans Gérard Monnier (dir.), L’architecture : la réception immédiate et la réception différée, Paris, Sorbonne, 2006, p. 37-51.

Benoît Garnot, « Le logement populaire au XVIIIème siècle : l’exemple de Chartres », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°36-2, 1989, p. 185-210.

Olivier Jandot, Les délices du feu. L’homme, le chaud et le froid à l’époque moderne, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2017.

Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire du climat depuis l’an mil, Paris, Flammarion, 1967.

Maarten Fraanje, « La sensibilité au pays du froid : les Lumières et le sentimentalisme russe », Revue des études slaves, vol. 74, n°4, 2002, p. 659-668.

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